Authentiques Tropiques

Ma tante disait que les dragées se dégustent soit par deux, soit pas du tout. Elle était gourmande et généreuse. Est-ce pour cela que je vous présente toujours les livres deux par deux ? Est-ce que cet adage s’applique aussi aux hommes ? Puisque je suis dans la rubrique littéraire, je serai tenté de prendre exemple sur Marguerite Duras pour répondre à cette dernière question.

Une fois n’est pas coutume, je vais vous présenter deux livres qui traitent du même thème, celui de la maternité :  « La femme brouillon » d’Amandine Dhée et « Insecte » de Claire Castillon.

Depuis la découverte de « Pas dans le cul aujourd’hui » me voilà abonnée à la newsletter des Éditions de la Contre-allée. Ce matin-là, en ouvrant mes mails, un paragraphe me percute : « Le meilleur moyen d’ éradiquer la mère parfaite, c’ est de glandouiller. Le terme est important car il n’ appelle à aucune espèce de réalisation, il est l’ ennemi du mot concilier. Car si faire vœu d’ inutilité est déjà courageux dans notre société, pour une mère, c’ est la subversion absolue. Le jour où je refuse d’ accompagner père et bébé à un déjeuner dominical pour traîner en pyjama toute la journée, je sens que je tiens quelque chose« . J’ai acheté le livre, je l’ai lu d’une traite puis j’ai renversé une bouteille d’eau dessus, par mégarde bien sûr.  Serais-je aussi une sorte de femme brouillon ?

Ce livre court mêle humour et sentiments, sans mièvrerie ni concession. La langue simple et ciselée met en valeur le propos. L’auteure parle de la construction de la maternité, ce drôle de truc qui nous tombe dessus sans prévenir. On se raccroche alors aux branches, aux manuels des bonnes mères, aux normes qui nous surveillent sans faillir.  Féministe, Amandine Dahée se demande comment vivre à la fois la maternité et le féminisme sans que l’une n’exclut l’autre. Voici ce qu’elle dit dans ses interviews « Je ne prétends nullement à la fidélité à ma propre histoire. Et surtout, je sais que ça résonne pour d’autres « . « Je me définis et m’évade en permanence de cette identité demère « .  Elle remet en cause, par exemple,  les injonctions de CNV (communication non violente) et se débat avec l’escroquerie de la Mère. 

Les différentes personnalités ou voix intérieures qui sont présentes dans ce livre m’ont interpellés : La femme brouillon, la demi-mère, la femme-lézard, l’ado blessée, la Mère… Elles font échos  aux archétypes de Jung. J’ai aimé la femme Lézard que vous laisse découvrir. Comme j’ai eu la chance de pourvoir le dire de vive voix à l’auteure, cette femme lézard est d’une grande richesse qui ne demande qu’à être approfondie. Cependant ce n’est pas un livre réservé aux femmes. Lors d’une soirée de présentation de son livre où j’étais présente, un homme de l’assemblée finit par dire, alors que la conversation tournait autour  du temps de l’accouchement : « bon, ben on a va vous laisser entre femmes ». Non et non. Ce sujet concerne tout le monde, hommes compris.

« Le père du bébé aurait fait une bien meilleure mère. Son instinct de sacrifice est plus développé, et c’est toujours lui qui fait les crêpes. »

« Le père est une mère très acceptable. Le lien qu’il tisse avec le bébé me cause une immense joie. Il parait que les rôles non sexués, ça fout en l’air les fondements de notre société. Tant mieux on en créera d’autres. « 

 » Nous n’avons pas souhaité connaître le sexe. C’est un premier cadeau que nous lui offrons, un sursis de genre.« 

 » J’ai peur de ne pas sentir les premières contractions. Peur absurde qui fait sourire tout le monde, sauf les femmes enceintes. »

 » On avait promis de ne pas se précipiter. De faire comme d’habitude. Ils jouaient bien du violon pendant le naufrage du Titanic.                Nous nous précipitons. « 

 » Dans les transports en commun, les yeux brillent, des gangs de mamies fondent sur nous, des personnes guindées se  multiplient en grimaces. On peut obtenir un effet similaire avec un chiot ou un chaton, mais le bébé rafle tout. « 

« Le poète est formel, écriture et vie de famille  sont incompatibles. Les contraintes domestiques ne conviennent pas à l’écrivain, ivre de liberté. Je me braque, je crie au cliché. Cite les écrivaines qui ont des enfants, liste incantatoire.                Je mélange nerveusement ma tasse de café. »

 » Les layettes servent à l’étiquetage des enfants. Du rose ou du bleu,  des voitures ou des fleurs, du vif ou du pastel. Aussi caricatural que ça […]. Tout m’agace. Ces gamines à qui on demande de contrôler leur mouvement, ré-ajuster leur jupe, ravaler leur corps. Ces hommes qui leur réclament des bisous, ces plaisanteries sur les filles qui disent non quand c’est oui.« 

Une  critique du livre avec un regard « journalistique » ici.

***

Un beau jour, trainant mes converses dans une librairie, je tombe sur « La femme brouillon » dans le présentoir des nouveautés françaises. Dans un élan d’amour, oui on peut être amoureux.se d’un livre, je saute sur la libraire avoir son avis. Comme tous les passionnés, je suis déçue extrêmement déçue qu’elle ne connaissance pas l’objet de mon amour. Elle n’a pas lu le livre ! Ravie de pouvoir conseiller une libraire, je lui vante la richesse de ce texte. Ma mission accomplie, je reviens à mon dada, trouver des bonnes nouvelles à lire. Quelques instant plus tard, la libraire me tend « Insectes » de Claire Castillon. C’est absurde et cela traite du rôle mère-fille, me dit-elle. Vendu ! Cependant, un petit détail me chafouine sur la couverture. On y trouve une recommandation de « Elle » : « Claire Castillon convainc totalement avec ses vachardes variations sur les relations mère-fille. » J’entretiens une relation compliquée avec le magazine Elle et j’avoue que si la libraire ne me l’avais pas recommandé, j’aurais abandonné le livre à son triste sort.

C’est une série de nouvelles  saugrenues avec parfois des accents burlesques. Chacune d’entre elle est cohérente et se lit avec facilité. L’idée générale est de mettre en lumière les folies maternelles en les caricaturant. Et ça fonctionne plutôt bien. Mais avant de commencer ma lecture, j’avais consulté les critiques qui promettaient uppercut et souffle coupé. Je suis déçue. Je n’ai pas ressenti cet enthousiasme. Peut-être aussi parce que je lis pas mal de ce type de textes décalés, un brin surréalistes qui traitent de nos folies humaines. Je me sens comme une femme expérimentée devant un nouveau sexe d’hommes : plus experte mais moins enivrée par la découverte. Au-delà de ce constat, à mon sens, quelque chose ne fonctionne pas dans certaines nouvelles. Ce livre rappele noir sur blanc que l’instinct maternel qui nous ferait, par nature, de bonnes mères aimantes, toutes options casseroles comprises, n’existe pas. Et, en cela, ces nouvelles me parlent faisant échos à quelques mots j’ai pu écrire ici : les mères te mènent en voiture.

 » J’entre dans la classe, les fesses serrées autour de mon suppositoire vitaminé. Je suce une pastille d’oligo-éléments avec des propriétés génératrices. Quand j’ai compté les gouttes et les comprimés de ce matin, je suis arrivée à quatorze remèdes avalés. Ma mère me drogue, elle a ses moyens pour m’endormir le soir, pour m’éveiller le matin, pour réveiller en moi le sommeil, la détente et la relaxation. « 

 » Devant la pharmacie, j’appelle mon mari. J’aime bien sa voix sur son répondeur, ça me rappelle la voix qu’il a quand il parle aux autres. « 

  » C’est moi qui ai préparé les filles, elles étaient levées depuis six heures, surexcitées à l’idée d’étrenner leur cartable. Elles avaient échangé leurs robes et se chamaillaient à cause d’une petite barrette, j’ai été obligée de la casser en deux pour finir. Du coup elles ont pleuré, refusé de déjeuner, de s’habiller, refusé de marcher jusqu’à la voiture. Je me suis battue avec celle en D, qui s’agrippait aux coussins du canapé. J’ai dû la porter, moi qui souffre du dos. Et là, loi des séries oblige, ça n’entrait pas dans ma mini-Smart. J’ai essayé d’en faire passer une dans le coffre mais il était encombré par les poussettes. Je les ai finalement assises l’une sur l’autre à la place du mort, ça criait tant que ça pouvait, je n’entendais rien de la radio. Ça roulait bien pour un matin. J’ai ouvert la portière, et j’ai jeté celle du dessus sur le périphérique. Et j’avoue ne pas être très contente de mon geste parce que j’ai jeté la plus sage. »

 » Pour un homme, c’est détestable de promener une femme qui ne sait pas minauder. Je profiterai de dimanche, et je lui montrerai comment passer sa langue sur ses lèvres et sa main dans ses cheveux, et puis comment s’asseoir en écartant doucement les jambes, les cuisses, à peine bien sûr, je ne dis pas qu’elle doive se dévoyer, seulement le faire pour l’homme qui l’accompagne, sans que les autres la voient. Oui, quand elle viendra dimanche, je lui monterai que faire de ses mains et comment les poser  sur l’homme pour ne pas le laisser filer. Je l’aurai, mon mariage de princesse et ma robe, songe la maman en s’endormant. »


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