Belvedere

Un article d'Andrea Genovese dans sa revue franco-italienne Belvedere n°44 des mois de novembre et décembre :

Estuaire-lagune aller-retour 

Ecrivain italien né à Venise, Roberto Ferrucci partage sa vie entre sa ville natale et la ville française de Saint-Nazaire. De la lagune à l’estuaire de la Loire, l’auteur de Ça change quoi (Editions du Seuil 2010) publie dans la traduction de Jérôme Nicolas un récit (Venise est lagune, Editions La Contre Allée), prolongé d’un bref Epilogue écrit à Paris en 2015. Sujet, le désarroi et l’indignation de l’écrivain et de nombreux vénitiens, voire italiens d’ailleurs, qui se sont jusqu’ici inutilement mobilisés contre le passage des paquebots de croisière dans les canaux de Venise, ombres menaçantes, Léviathans, énormes villes flottantes (hélas, Jules Verne, comme toujours, avait bien anticipé) qui dépassent parfois en hauteur le Clocher de San Marco. Spectacle dégoûtant, conséquence d’une lâche acceptation d’un tourisme infernal et simoniaque, de la perte de tout repère devant les diktats du dieu Money. Ce serait de la simple chronique, même relevée par un style virilement blessé, si Ferrucci ne nous faisait pas état des contradictions profondes dans lesquelles la globalisation marchande nous a cloués, et cela donne de la respiration au récit. C’est justement à Saint-Nazaire qu’on construit une bonne partie de ces paquebots (qui sait si le célèbre Concordia de l’ineffable capitaine Schettino ne l’a pas été lui aussi ?), ses habitants suivent avec joie la mise en chantier de chaque navire et les étapes de sa construction jusqu’à la fête populaire le jour du lancement. C’est la fierté d’une ville orgueilleuse de son chantier naval, c'est l'espoir des commandes futures, du travail assuré, de la richesse économique. Dans ses aller-retour de la lagune à l'estuaire, Ferrucci montre sa lucidité d'écrivain, son questionnement intérieur dramatique, tout en se laissant emporter par la passion du citoyen vénitien qui voit sa ville s'abîmer de plus en plus, en tombant, même électoralement, dans les mains des marchands. Le mani sella città ! Quel renversement historique et géographique : fi de Palerme, la mafia porte chemise blanche et cravate, s'est incrustée au Nord même dans la ville quo aurait dû être la conscience écologique, outre que culturelle, de la péninsule. Tout y est marché, d'ailleurs, y compris la foire d'empoigne du festival du Cinéma et la Biennale d'Art, avec ses artistes de pacotille, devenus millionnaires grâce aux mêmes capitalistes des paquebots. L'un desquels, observé avec rage impuissante par l'auteur, porte le nom de Poesia ! Poésie, ces mastodontes babéliques, incongrus, obstruant le soleil à chacun de leurs passages ! Le cri de Ferrucci est amer et horrifié, mais encore porteur d'un fil d'espoir dans le combat et l'engagement citoyen.

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