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Article sur le blog À l'horizon des mots, publiée le 19 février 2019

 

Bouquin #186 : Kiruna, de Maylis de Kerangal

 

Il y a une sorte d’endroit merveilleux où je peux passer des heures : Google earth. De préférence aux exils Nord et Sud, dans ces coins isolés à peine documentés par des connectés de passage, où l’on trouve parfois de surprenants villages bâtis à la va-vite, en préfabriqués austères, avec en leur centre une église aux dorures immaculées, presque indécentes. Les routes sont droites et larges, les silhouettes emmitouflées brillent de fluo, beaucoup d’hommes, du béton, des grues, des casques de chantier. Ce qui me fait rêver devant un écran, ce que j’associe gentiment avec l’idée de retraite et de solitude se découvre sous un jour grisâtre, utilitaire, pas même glacé.

 

Que l’on s’établisse sur ces terres aux contours sinistres me chatouille le cœur tandis que ma chaudière ronronne doucement d’un gaz tiré sous je ne sais quel soleil boréal, par l’ingénierie d’une humanité dont l’acharnement et la fierté me laissent pantoise et payent pour mon confort. Il y en a donc qui partent pour ces contrées plates et nues et qui y trouvent pitance. Cela n’a rien d’un exil poétique. C’est une vie de chien dans des conditions extrêmes. Je regarde les images, ces baraquements, ces pipelines, ces groupes électrogènes, du jaune orange rouge et bleu sur un sol bouillasse, du russe et de l’anglais, des grosses bagnoles, des cheminées victorieuses : c’est d’une violence et d’une simplicité qui me dépassent.

 

J’ai voulu comprendre, je suis partie à Kiruna. A l’ouest de mes pérégrinations régulières, au pied d’une mine cette fois-ci : Kiruna, bout du bout de la Suède, ville-mamelle née d’un sol de fer à la fin du dix-neuvième siècle ; un nom doux, presque exotique, Kiruna.

 

La sidération du grand Nord et celle, tout aussi puissante, encore plus magnétique puisque invisible, des grands fonds de la terre : Kiruna fusionne les fascinations.

 

Nous y voilà donc, curiosité en bagage, sous la plume évidemment magnifique et évidemment juste de Maylis de Kerangal, au seuil d’une grotte à l’industrialisation stupéfiante pour laquelle sont nées une ville, des familles, une unité. C’est ce que l’homme a toujours su faire, au fond – par instinct de survie, s’installer en lieu fertile – mais en ce point hostile et oublié du grand Nord, cette obstination revêt une ampleur incroyable.

 

Et puis il y a les chiffres, choisis et égrenés faute de pouvoir se rendre sous terre : quatre-cents kilomètres de voies carrossables souterraines, quatre-vingt-mille tonnes de minerai extraites chaque jour du ventre brûlant de la Kiirunavaara. Un corps vivant au pouls constant et frénétique, accouchement permanent.

 

A trop creuser cependant, au gré des veines prodigieuses qui lézardent le sous-sol, voilà que la terre menace de s’effondrer, et la mine d’engloutir la cité de ses travailleurs. Il faut déplacer les quartiers, en reconstruire les bâtiments iconiques, tracer de nouvelles routes, de nouveaux écarts. La mine et sa ville dépendent l’une de l’autre : un rendement préservé nécessite une sécurité en surface. Et lorsque s’y mêlent l’affect de tout un peuple dévoué à sa terre miraculeuse, le tableau s’avère plus complexe qu’on ne le croit.

 

Précise, au contact, Maylis de Kerangal rend compte de ce lien ventral entre la mine et ses mille mains – un monde à part, pourrait-on dire, une entité microcosmique au développement et à l’organisation stupéfiants. Je me suis trouvée très émue à la lecture des belles pages offertes aux femmes, tenancières du lien d’abord – comme en tout lieu où l’homme a voulu établir son pouvoir – puis véritable force de travail et de production. J’ai d’ailleurs sans doute lu Kiruna sous un angle très maternel, à la lumière de cette sororité minérale qui m’obsède et dont je perçois des volutes un peu partout – mais diantre, comment ne pas lier cette bouche de terre à quelque ogresse nourricière, comment ne pas trembler face aux pentes rigoureuses de la Kiirunavaara ?

 

Bref, le voyage fut passionnant, et youpilavrille, je m’emballe.

 

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