Blog de Pierre Campion

Rêver plus loin que sa vie

 

Écrivain et poète, Jacques Josse a écrit une quarantaine de livres et plaquettes. L’écriture, la sienne, celle des autres, fait partie de sa vie. Je crois même qu’il ne pourrait véritablement vivre sans écrire. C’est chez lui une nécessité vitale. Ce n’est pas qu’il construise un « corps d’écriture », comme peut le faire d’une certaine façon Bernard Noël, mais il donne corps à la mémoire en faisant revivre par les mots des personnages familiers et pittoresques aujourd’hui disparus, pour la plupart. Qui a lu Josse n’a pu qu’être impressionné par cette capacité à faire surgir tel ou tel souvenir sur la scène de l’écriture. Plutôt que des portraits, ce sont des séquences méticuleusement réalisées d’un film intime qu’il nous propose à chaque livre. Son ton est celui de la confidence et de la complicité. À peine avez-vous commencé la lecture que vous êtes dedans, avec cette empathie soudaine qui vous prend à la gorge pour toute cette faune d’individus déclassés, déchus, détruits par la vie et terriblement attachants qui s’accrochent encore comme ils le peuvent, et désespérément, à un rêve irréalisable. Tout se joue, le plus souvent, autour du hameau, où Jacques Josse a vécu toute son enfance et son adolescence, y revenant ensuite régulièrement. Ce lieu est l’une des sources principales de son inspiration. C’est là qu’il a construit sa mythologie personnelle en observant ses voisins qui, souvent, survivent comme ils le peuvent à un quotidien rude, destructeur, et en y ajoutant ces « héros » issus de ses nombreuses lectures, ces écrivains, morts ou vivants, qu’il admire, tels Corbière, Kerouac ou Hrabal avec lesquels il voyage par la pensée vers d’autres espaces.

Avec Débarqué, récemment publié à La Contre Allée, il s’attelle à un projet qui lui tenait particulièrement à cœur mais dont il a longtemps retardé la réalisation, par pudeur et comme désarmé devant la difficulté de la tâche. Comment en effet parler du « père » ? Si Josse a toujours eu, dans ses descriptions de personnages, le souci du réalisme, il sait leur ajouter la part de fiction nécessaire à toute littérature, le « mentir-vrai » d’Aragon. Mais là, dans les cercles concentriques de la mémoire, l’on est au plus intime, au plus nu. Il n’y a pas de place pour la distance. L’auteur le sait. Pourtant, qu’on le veuille ou non, la mémoire ne restitue pas le passé tel qu’il a été. Elle le réinvente. Des êtres qui nous sont le plus chers, surtout s’ils sont morts, nous oublions certains aspects pour mettre en lumière ceux qui, pour nous, sont révélateurs de notre propre vie : nous attendons de notre mémoire un épanouissement, nous voulons qu’elle nous sauve, qu’elle accomplisse « l’ancêtre » à travers nous, autrement dit qu’elle le fasse vivre. Tel est l’enjeu pour Jacques Josse. Ce qu’il lui faut trouver ce n’est pas un regard objectif mais une justesse de la subjectivité pour évoquer ce père décédé, dire avec gravité et tendresse, parfois avec humour, ce qu’il ressent, ce que la mémoire lui fait ressentir. Cette évocation, il l’avait déjà effleurée par bribes dans l’un de ses précédents livres, Liscorno, publié chez Apogée, mais avec Débarqué, son père devient la figure centrale. Du coup, l’auteur nous dévoile des pans ignorés et, mine de rien, nous livre la clef de son œuvre. C’est toute son enfance et son adolescence qu’il déroule devant nous, avec le souci du détail qui le caractérise. Rarement émotion et écriture ont fait aussi bon ménage. Son père, ce « débarqué » par avance en raison d’une maladie et qui voulait être marin, nous le voyons évoluer dans la vie quotidienne, assumant cette réalité-là du mieux qu’il pouvait, tout en rêvant à ces voyages au long cours, à ces terres inconnues, à toutes ces aventures que lui racontait au café le cousin « Tilly », grand fabulateur devant l’Éternel, ou qu’il découvrait au fil de ses lectures de nombreux récits. Tous ceux qui gravitaient dans le voisinage, Josse nous les présente cette fois en amont, avant qu’ils ne deviennent au fil des livres qu’il a écrits des personnages de fiction, figures au destin souvent pathétique qui portent sur leurs épaules la marque d’une implacable fatalité. La mer, la terre, la mort, ce sont aussi trois visages de la Bretagne profonde que l’auteur nous dévoile.

Quant au style, le mieux est encore d’en citer un extrait :

Semblable à ces êtres perdus qui s’inventaient des chemins de traverse en se démenant pour survivre, il cherchait, à sa façon, les ressources nécessaires pour tenir le coup. Il glanait des brindilles de bien-être dans les arbres, les fleurs, les étoiles, les livres. Il gardait le cap. Restait exigeant envers lui-même. Malade, et sachant qu’il le serait à perpétuité, il avait choisi de ne plus s’attarder sur le sujet. Il n’en plaignait pas moins ceux qui avançaient courbés sous le poids d’une douleur trop intense, en particulier deux sœurs qui, entièrement habillées de gris, promenaient leur tristesse à vélo. Lui qui faisait en sorte de cadenasser sa souffrance, avait les larmes aux yeux en voyant la leur déborder ainsi…

Alain Roussel


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