Blog Deci Delà

Transe littéraire désarticulée entrecoupée de fugues oniriques nostalgie ou désespoir, ‘Pur Sang’ frappe sans préliminaires. Le temps est un luxe d’aristocrate sans histoire. 

 

« entré dans sa clarté nouvelle le sang chemine simiesque vers de purs sommets et cœurs creux qu’on dépouille quand même forçat en chie dans la pierraille fosses de sous-traitance »

 

Étalon noir au galop, course démente des mots déchaînés, chevaux de l’avant-jour ou kelpies caraïbes ils ruent, grattent et cognent le sol misère, la mer exil. Pièce de bois d’ébène tâtée sur un marché de Saint Domingue baisera sans se fatiguer les bouches récitantes dans les salons précieux en leur faisant ravaler les cris de Makandal, nèg mawon immortel. Les éruptions tachent, les applaudissements redoublent. Absence originelle, impureté Kakasansavon, corps sans repère : « il faut en finir avec cette bête des années quatre-vingt la virer une bonne fois de ce monde propre et saint que Dieu conçoit pour Ses pieux enfants Seigneur aie pitié ordonne à la mort Ton enfant soldat qu’aussi déchu que soit ce lieu et aussi ignoble que soit cette bête il y a une victoire à gagner de la soie pour sa grâce là-bas cette bande de vieux gamins peut-être va-t-elle finir par pointer ou faut-il que le sale chien des années quatre-vingt aille lui-même les trouver se fasse coincer massacrer et jeter dans un égout cafards amateurs de crime génies du mal tueurs de chien » Négociations avec le dieu échu, dévolu au hasard des conquêtes : génuflexions, encore, au son du manman ? Quémander visa pour la lumière, ou dite telle, récompense pour l’admirable rage de vivre. Prix octroyé au compte-goutte : bravo pour la résilience !

 

« maudits soyez-vous   qui passez votre chemin   sans une once de haine à l’égard d’un animal   qui s’est bêtement trompé de vie » Le cadastre n’est pas clair : les frontières de l’Enfer demeurent floues, « toutes les lumières devraient se confesser   écoutez l’ombre se répéter » 

 

Les colères de la terre, ses failles criminelles bientôt vont lui donner aperçu. Acharnement des dieux, ou preuve flagrante de leur inexistence 

 

« je les ai vus ces oiseaux ou ces morts ailés dont parle le poème   ils étaient jeunes et vieux couverts de mouches et de poussière   la rue infiniment les enjambait   entrant de plain-pied dans un nouveau cycle d’ineptie »   Deuils impossibles, nuées de corbeaux aux intentions impures. 

 

Ruptures de séquence, rythme épileptique hors contrôle : le clebs des rues redevient Pur Sang haïtien, enjambe les carnassiers comme il le ferait de latrines débordantes 

 

« demain se morfond derrière la porte   nous improvisons d’autres sources de vivre   hors des immersions des refrains que nous fûmes   avant d’avoir été précipités dans la marge   immolés bannis pour avoir cambriolé le jour   et traîné la clarté dans les catacombes » 

 

Surtout au pays des Lumières qui aime disserter mais aussi ses créances, Révolution Noire bannie, enfermée à triple tour encore dans les geôles de Joux. Au son de la Dessalinienne, sous l’œil impassible des grands hommes, les gangs font loi dédiée, malheur aux « frères de fiasco » car l’espérance est effacée : les vampires maison bâfrent à La Saline et font ripaille à Martissant, hémoglobine et cuisine vénézuélienne. Les mains tranchées des enfants : tristes restes dans les décharges de l’île. Les humanitaires se décrottent l’âme à pas cher, les chancelleries détournent regard, congratulent en coulisse.

 

De sa caverne obscurité, le poète zoomorphe si tenté par le vide crée son chant intérieur dans lequel les mots et les mondes imaginaires se rencontrent, se frôlent, guerriers mais sensuels. Il affute ses armes miraculeuses, ses flèches alliées qui – il ne le sait pas encore – le mèneront à ce ‘Pur Sang’ pur chef-d’œuvre poétique.

 

« à force de vivre de la poussière   et savoir nulle part ailleurs où mourir   fils fulmine s’embrase   tourbillon pour nommer les heures passées avec lui-même   et désormais les baisers punchs coco d’une pute   après le départ de l’aimée vers le possible   fils s’émiette   le vide mange ses yeux » 

 

Absence, désormais : réminiscences chaleur du coeur genèse à l’aube des traversées définitives. Mirage, « mère passerelle lumineuse exil au bout des tranchées tu disais fils si le soleil refuse de se lever va le réveiller » La force inspirante, sang pur empoisonné, mer de squirre, écroulement intérieur : « trois gouttes de sang perlent sur ton sein gauche adieu l’infini cette chanson que pleurait mère sans voix l’errance en allée vers les derniers fuseaux du silence flots de pages ratées pour te retracer » La clarté d’une étoile, du nouvel enfant portant le nom d’un fleuve nourricier d’Afrique n’aura pas suffi à faire reculer le point, l’effacement final, destination de chacun.

 

« une pirogue glisse épaulée par le temps   à quelques nuances de là   rameur fantôme poursuivant sa nuit » 

 

L’errance enracinée, fils ensanglanté, choses de mer sur blessure d’encre, son tête-à-tête avec la mort ne prendra jamais fin : l’ombre animale peut se déployer maintenant, et dans le recueil-hommage et dans les vies aimées. ‘Pur Sang‘ : râle désespéré, cri d’amour bouleversant, incroyable exercice de maîtrise du Verbe.

 

Transe littéraire désarticulée, les cadres traditionnels de la narration explosent, récit spirale, la transe accouche d’une unité défi au temps, à la chronologie. Pensées multiples, assaillantes, héritage individuel et vernaculaire, cent, mille fenêtres se proposent au fil du parcours. Les tripes d’Orcel – car c’est bien de cela dont il s’agit – à nu mais, sans complaisance pour une esthétique de la douleur qui ne serait alors que posture répétitive. Il est des auteurs, ainsi, pour qui écrire est à chaque fois un éventrement sublime. Les portes de l’enfance définitivement refermées, subsistent le monde et son horizon ténèbres. Comme toujours avec ses ouvrages (‘Maître Minuit’, ‘Les Immortelles’, ‘La Nuit des terrasses’,…) cette quête de vérité derrière le faux paravent des figures de style est – le lecteur le devine – moyen de tenir debout, poète sombre hanté par l’histoire de sa terre, inapte au bonheur si ce n’est celui, bref, de saisir, de libérer l’essence, la magie du mot juste, du mot noyé dans le verbiage constant de l’époque. Makenzy Orcel parvient sans quitter son épopée personnelle à jeter des ponts vers la culture et les auteurs d’Ayiti, anciens et plus jeunes, à coups de références et d’hommages; à chevaucher la langue aussi, sans jamais la domestiquer, sans jamais la brider. L’intime et l’histoire nationale se mêlent, versants multiples à gravir, à saisir, poétiques/politiques qui prennent une importance singulière aujourd’hui alors que l’ombre d’une dictature s’avance à nouveau, indifférence internationale.

 

Pulsions de vie, pulsions de mort, Orcel tape toujours sévère mais ce ‘Pur Sang’ vertigineux qui se lit d’une traite, essouffle et fige, est à considérer jusqu’ici comme son chef-d’œuvre poétique. Force évocatrice, rage, sensibilité hors-norme. Et cette puissance créatrice folle, insondable, dont on en vient à craindre qu’elle le déborde un jour tant son contrôle semble requérir constante exigence.

 

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