Blog Le petit carré jaune

Chronique publiée sur le blog Le Petit Carré Jaune le 18 mars 2019

 

« Je veux parler du corps, de la mesure du corps. Ce corps changeant, depuis la plus petite enfance, ce corps qui constamment devient ce corps qui m’échappe. Le contraire de la stabilité, le lieu des marées. Mon corps qui dit, qui signifie ce que je ne sais pas mettre en mots, ce message sans doute si terrifiant, si déformant. […] Mon corps comme lieu, mon corps comme personne, mon corps comme mystère.»

Un plan. Le plan d’une courbe, de longs couloirs, de vestiaires où se mettent à nu des corps, d’un bassin. Un bassin de 25 mètres de long où se côtoient nageurs aguerris et amateurs, les garçons et les filles, où se noient les espoirs et la fatigue, les corps changeants. Mélancolie de l'adolescence.

 

Une piscine, celle de Firminy. Architecture normée, précise. L’odeur du chlore, les douches, les bracelets aux poignets ou à la cheville, l’infime poésie, réminiscence, respiration oppressante et libérée qui se dégagent de la matière. L’eau : membrane, enveloppe. Une poche maternelle donnant naissance à l’intériorité d’un être, une chapelle secrète, ardente, apaisante. L’eau, ce facteur féminin où s’épousent les formes et les laissent s’harmoniser dans une quête de l’effort, d’une liberté, d’un espace où rien n’est impossible, sinon les kilomètres à tenir dans des allers-retours incessants. Une piscine ronde, un bassin rectangulaire et l’eau semblable à l’incroyable force qui s’en dégage. Un espace mental d’une voix et d’un rythme pur. Une idéologie du dépassement et d’une transformation.

 

Irma Pelatan a écrit ce quelque chose qui ne peut s’exprimer mais dans lequel on plonge littéralement comme on plonge dans cette piscine dessinée par Le Corbusier, dans ses souvenirs d’enfance, ceux de son corps qui devient, change, mute, fait de l’adolescence une femme aux courbes arrondies, dépassées et excédantes, aux limites du cercle rond tel celui du grand architecte.

 

Une ode inversée à l’étalonnage mesuré, standardisé, à l’idéal, la perfection, la compétition des corps et des défis, des limites et des peurs, au dépassement de soi. Une ode douce, tendre, infinie, comme une onde aquatique, celle d’une écriture pure, simple, dépouillée telle que l’aurait architecturée, assemblée. Une écriture comme l’élément moteur et inépuisable, l’élément à la fois vulnérable, sensible, solide, impressionnant. L’eau et l’écriture comme un défi à soi, sur soi, pour soi, une liberté acquise.

 

« Sais-tu que la surface du dessous est un miroir dansant où tu peux te voir entière, sauf ton visage ? Je te raconterai la surface du dessous, je te dirai la danse des bulles d’air scintillantes sur les ongles, je te montrerai le rythme du souffle comme prière, tu verras. Mais à présent j’ondule, pur plaisir d’avancer, d’habiter son souffle, de retenir le besoin d’air, la surface. Si tu savais comme je suis bien. »

 

Une odeur de chlore qui nous prend le corps, ne nous quitte pas, nous retourne dans sa largeur, ses longueurs qui s’additionnent au fur et à mesure des mouvements de bras et jambes. Libérée de toutes sagesses. Délicat et percutant. Atypique. Tendre. Impudique pudique. Élégant. Une brasse coulée devenant indienne, féminine. Une sculpture aquatique où la cadence, le rythme, la noyade, la résurgence, la folie, la volonté, la colère illumine la beauté d’une liberté criée, gagnée, retrouvée, tendre. Une voix mentale, en soi, tenace qui raconte un monde, une naissance, une écriture, un espace sans limite sauvage et profond, poétique. Une transe aquatique.

 

« Et mon corps toujours déborde »

L’odeur du chlore d’Irma Pelatan fait parti de la sélection des 68 premières fois, édition 2019. A retrouver sur le site, toutes les chroniques des éditions passées, en cours ainsi que les diverses opérations menées

 

La chronique est également disponible ici

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