Blog Les lectures du mouton

Chronique publiée sur le blog Les Lectures du Mouton le 8 mars 2019.

« Je veux parler du corps, de la mesure du corps. Ce corps changeant, depuis la plus petite enfance, ce corps qui constamment devient, ce corps qui m’échappe. Le contraire de la stabilité, le lieu des marées. Mon corps qui dit, qui signifie ce que je ne sais pas mettre en mots, ce message sans doute si terrifiant, si déformant.[…] Comment mon corps peut-il être mystère à moi-même ? Je cède le pouvoir, depuis toujours, je laisse d’autres gouverner mon corps, lui imposer des rythmes, des récits, des attitudes. Mon corps n’est pas mon pouvoir. Je ne suis pas le centre de mon corps. Il y a cette sorte d’extraction dont je ne sais que faire ».

 

L’odeur du chlore, c’est d’abord le récit d’une piscine. La piscine André Wogenscky à Firminy, dans la métropole stéphanoise. La piscine dite Le Corbu car inspirée du concept d’après-guerre de Le Corbusier : le Modulor. Le Modulor, c’est construire les lieux de vie selon la silhouette standard humaine, celle d’un homme d’1,83 mètres. *« Un étalonnage né du corps idéal comme lieu de la proportion, le corps qui tend au nombre d’or » dit Irma Pelatan.

 

L’odeur du chlore, c’est surtout le récit d’une petite fille qui devient progressivement une femme dans ce lieu de l’homme parfait. Des années de natation dans un espace limité où le corps change mais à aucun moment ne peut atteindre cette perfection-étalon de Le Corbusier. Une petite fille autrefois trop petite pour le mobilier, une femme aujourd’hui trop volumineuse pour entrer dans les standards. Pourtant, sans cesse, les longueurs de bassin se multiplient, les sauts au grand plongeoir travaillent. La piscine devient aussi le lieu où l’on repousse les limites du corps. Le goût de l’effort, de la performance, du geste parfait, ce que l’auteure appelle *« l’idéologie du dépassement de soi ».* La piscine, c’est le corps soumis, c’est le corps dévêtu, c’est l’acceptation d’un ordre du monde, c’est rêver de l’immensité de l’océan dans un bassin restreint. C’est prendre conscience aussi d’une liberté qui existe et que l’auteure va trouver, à sa façon, dans ce contexte particulier.

 

En peu de pages, Irma Pelatan a su livrer un monde, son monde de l’enfance, son idée du corps, de la liberté. Irma fait dialoguer les normes, les siennes, celles de la piscine pour interroger notre propre rapport au monde et notre rapport à soi. Personnellement, ce livre m’a beaucoup touchée. Une bien belle réussite.

 

La chronique est aussi disponible ici

Pour aller plus loin