Décharge

Une chronique de Témoin dans la revue de poésie Décharge, datée du 9 novembre :

Accueillons avec faveur les livres de poésie qui agrandissent notre domaine, ils sont rares. Justement en voici un : Témoin, de Sophie G. Lucas, aux éditions La Contre allée (qu’on ne confondra pas avec la revue Contre-Allées, d’Amandine Marembert et Romain Fustier, et où cette même poète a publié naguère deux plaquettes aujourd’hui épuisées). Je me réjouis d’autant plus de cette parution que la dernière fois où je signalais un ouvrage de Sophie G. Lucas (je ne prétends pas non plus tout lire d’un auteur, aussi intéressant soit-il), c’était pour la saisir dans le désarroi d’une panne d’écriture, avec Carnet d’au bord, proposé par les éditions Potentille (voir l’I.D n° 505 : Accident de travail). 

Peut-être ce Carnet indiquait-il en fait l’épuisement de la veine autobiographique que depuis Ouh la Géorgie, polder n° 126, et qu’allait bientôt confirmer Nègre blanche, prix de la Ville d’Angers (au Dé bleu), Sophie G. Lucas cultive ; et la dédicace du présent ouvrage : à nos mères, à nos pères, pourrait aussi sonner comme une prise de distance, encore que ce sont bien des pères et des mères, tour à tour indignes et humiliés, violents et pitoyables, qui sont les acteurs des drames quotidiens ici évoqués.

Témoin s’inscrit dans une veine sociale et documentaire, peu représentée dans la poésie française. Cependant je rapprocherai volontiers ce livre du mémorable Croquis/Démolition de Patricia Cottron-Daubigné, dans cette même ambition de témoigner d’une parole jamais écoutée. Néanmoins c’est bien vers la poésie américaine que Sophie G. Lucas va se tourner, et la lecture de Testimony de Charles Reznikoff sera déclencheuse. Pour réaliser son projet, l’auteur suivra pendant plusieurs mois les procès en correctionnel au Tribunal de grande instance de Nantes pour essayer d’approcher ce qui se cache derrière les violences, les faits divers. De cette matière orale, elle tisse à plusieurs voix, celles des protagonistes, accusés, victimes, magistrats, mêlées à celle de la narratrice, des textes remarquables, proses vigoureuses et rigoureuses, qui brisent le cœur. Et dès la première page : en conséquence, je ne vois pas de raison d’aller chercher plus loin un poème exemplaire :

 

Je parle avec mes nerfs

Je vais te tuer. Je vais te crever. C’est depuis que je suis avec elle. Il a déjà été condamné. Les mêmes faits contre sa compagne. Elle était enceinte de leur enfant. Ils se sont séparés. Ils se sont remis ensemble. Il a recommencé. Il dit. C’est elle. Elle s’est fait passer pour une inconnue sur un site. Elle l’a piégé. Alors je me suis énervé. Elle aurait pas dû faire ça. C’est pas bien. Il frappe. Les murs. Les portes. Les volets. Avec ses poings. Avec un marteau. Il se défoule. Sur les objets. La télévision. Et il lui donne des coups de poings. Il s’acharne. Je m’énerve vite. Je l’aime. Mais je la tape. J’ai jamais pensé vouloir la tuer. Je parle avec mes nerfs. Il y a l’alcool. Le cannabis. Condamné huit fois depuis trois ans. En attendant il vit chez son père. Il est peintre en bâtiment. Intérimaire. Je suis toujours amoureuse de lui. Mais je le reprendrai pas tant qu’il changera pas. Je veux rien pour les violences physiques. Je demande juste. Qu’il rembourse la télévision.

 

Lire l'article sur le site de la revue Decharge ici

Pour aller plus loin