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Lucie Taïeb : « Freshkills n’est pas une métaphore. C’est un épicentre »

 

« C’est à Berlin que cette histoire commence, comme peut-être commencent désormais à Berlin toutes les histoires de ruine, de hantise et d’oubli ». C’est dire que Freshkills sera un livre sur les lieux, et ce que les lieux disent de l’Histoire, mais aussi sur le paradoxe qu’ils révèlent puisque le mémorial berlinois évoqué est « un cimetière sans morts », un espace construit et sans passé ; et que Freshkills, qui donne son nom au livre, répond à la même décision de changer notre rapport au lieu : la décharge à ciel ouvert à Staten Island, « Mondor urbain » doit devenir un immense parc, recouvrant les déchets enfouis.

 

Fresh Kills, pensé comme une décharge provisoire, a de fait recueilli les déchets de New York, entre 1948 et 2001, 29 000 tonnes déversées chaque jour sur les 4 collines d’ordures. Enfin fermé, le lieu a dû rouvrir en urgence en mars 2001 pour traiter les gravats du World Trade Center devenu « Ground Zero », après les attentats du 11 septembre : sur la colline Ouest sont déversés béton, structures en acier, verre, produits toxiques et des restes humains… Que faire du lieu, chargé d’histoire ? Il est désormais l’objet d’une réhabilitation massive : de zone sinistrée et rebut, la décharge est destinée à devenir le plus grand parc de New York, un poumon vert de 890 hectares (achèvement prévu en 2036). Le projet pharaonique est confié à James Corner, déjà architecte de la High Line. « La décharge n’est plus, vive le parc.

Pour marquer ce passage, on rebaptise le lieu. Fresh Kills devient Freshkills. L’orthographe du site a été légèrement modifiée, Kills directement accolé à Fresh. On ôte une espace, on imagine un nouveau départ. (…) Ce choix a minima — on ôte l’espace pour former un seul mot — s’inscrit bien dans la logique de continuité et de rupture qui anime l’entreprise de réhabilitation ».

 

De Fresh Kills, nom de la décharge, à Freshkills, nom du parc, un simple déplacement d’espace, comme le symbole onomastique et géographique plus large de nos rapports à la Terre : nous ordonnons, décidons d’un usage, recyclons. Nous décidons de ce qui est, et où ce sera, attribuons des représentations et des fonctions aux lieux, les mutations à imposer à nos imaginaires ou nos mémoires.

 

L’entreprise est parfois étonnante, Lucie Taïeb le constatait déjà à Berlin. Dans ce que l’on pourrait d’abord penser être un mémorial trop neuf et comme hors-sol, « une incarnation neutre du toc », on voit désormais de petits cailloux sur les stèles, geste cultuel d’hommage qui rappelle les cimetières juifs et le monument semble se fondre dans la ville, ne pas avoir de limite et faire de Berlin, dans son ensemble, une ville de mémoire. Là, adverbe de temps comme de lieu, naît la nécessité, pour l’auteure, d’écrire sur les présences invisibles de nos géographies contemporaines, ce qui les hante et les (dé)construit. Ainsi est-il possible de « changer de monde », non pas « changer le monde — le temps n’est plus au rêve —, mais bien de monde, c’est-à-dire de langage ». Pour cela, il faudra se déplacer (de Berlin à New York, d’un parc ancienne décharge à la High Line, d’un mémorial au musée Les Cloîtres), « entrer dans le réel » comme on change de langue et de lieu, comme on dérange ses certitudes, comme on questionne, un parc, une décharge, un mémorial ou une Licorne en captivité.

 

« Dans les rêves les pensées se ressassent et se reformulent, avec des déplacements infimes, sans jamais dire exactement l’identique », écrivait Lucie Taïeb dans Safe (2016) et cette formule vaut aussi quand il s’agit de saisir le réel, dans Freshkills. La digression n’est pas recyclage mais bien avancée de la pensée, de Berlin à New York : le voyage vaut déplacement des imaginaires. La butée sur un lieu qui résiste et demeure énigme est à la fois retour, ressassement et saisie nouvelle. C’est d’ailleurs à la fois dans le lieu réel (Berlin) et dans un lieu littéraire que naît le livre de Lucie Taïeb, au cœur de la Babel d’ordures que décrit DeLillo dans Outremonde, un monde souterrain (Underworld) paradoxalement à ciel ouvert quand il s’agit de la décharge de Staten Island. À l’écart, sur un autre bout de terre, face à la ville-vitrine, l’immonde produit par Manhattan. «Rien n’est plus invisible que ce qui s’étend au regard de tous».

 

 

Brian Glassic, le personnage de DeLillo est fasciné par la décharge qui « lui montrait de plein fouet comment s’achève le flux des déchets, où venaient échouer tous les appétits et toutes les envies, les doutes pâteux, les choses qu’on voulait ardemment puis qu’on ne voulait plus. Il avait vu des centaines de décharges, mais aucune de cette ampleur ». Fresh Kills est un monstre, dans la valeur d’excès comme de monstration du terme, et c’est ce paradoxe qu’explore DeLillo, cet (in)visible terrain même de la littérature, espace d’une fiction aux accents d’arpentage et cartographie d’un lieu et d’une époque puisque l’écrivain offre à ses lecteurs la fresque d’un demi-siècle d’histoire américaine. Roman-monde, Underworld est aussi roman de l’immonde, du rebut comme matière du récit, de nos dénis de réalité. Il faut « comprendre tout ça. Pénétrer ce secret », ou, tâche que se fixe Lucie Taïeb cette fois, comprendre en quoi « les déchets sont l’envers de l’histoire, les cadavres dans le placard d’une société lisse, prospère, que tien ne peut venir corrompre, que rien n’atteint, où tout est toujours neuf, chaque jour un jour nouveau, ne portant ni trace ni stigmate de ce qui peut avoir eu lieu la veille ». Ainsi Fresh Kills (décharge) devenant Freshkills, « parc récréatif naturel ouvert aux habitants de Staten Island et à tous les New-yorkais, le Central Park du XXIe siècle » : la boue devient or, la manne financière et immobilière pour Staten Island ne fait aucun doute.

 

La politique n’est pas nouvelle, des villes et leurs parcs sont construits sur des reliques, à New York comme à Paris — les Buttes-Chaumont, le parc Montsouris et « même le petit labyrinthe du Jardin des Plantes » ont été des décharges. On peut vivre tranquillement à Oswiecim à côté d’Auschwitz ou non loin de Mauthausen comme l’a montré Gordon J. Horwitz, dans « ces bourgades calmes et industrieuses, imperturbables, au bord de l’horreur ». Mais « il y a un vertige », et de la part de ceux qui vivent là, de nous tous, la nécessité de « fermer les yeux, d’alléger notre conscience, de l’ancrer dans un présent inoffensif et lisse ». On le voit la question au centre de Freshkills déborde largement l’écologie, ou en fait le fer de lance d’une réflexion bien plus large sur nos présents oublieux, nos yeux volontairement clos, détournés. Par ailleurs, pour en rester à la réhabilitation des décharges, l’échelle est nouvelle, comme la langue pour dire le procédé : Lucie Taïeb ne peut donc s’empêcher « de considérer le futur parc de Staten Island comme une incarnation du simulacre, le lieu artificiel par excellence ».

 

Écrire sera retrouver les strates derrière l’idéologie du recyclage, la politique du renouveau et du réhabilité, du toujours plus neuf, plus propre qui « implique, dans son économie intime, la destruction ». Effacées les odeurs de la décharge, les montagnes de rebus, jusque dans le langage managérial. Écrire sera opposer la complexité de la langue littéraire à celle des mots qui lavent, recyclent et produisent les simulacres de nos présents trop propres. Il faut dire « la surdité et l’aveuglement volontaire dont nous avons fait preuve collectivement ». Dire que les ruines aimantent les ruines.

 

La décharge devait être fermée, elle a été remise en activité pour accueillir les restes des tours jumelles, les ruines d’un monde et d’un siècle. Pourtant l’on pourra tranquillement se promener ou pique-niquer en famille sur les gravats enfouis d’un attentat qui a ouvert le XXIe siècle. Seule compte la surface bien verte. « Tout se rachète. Tout se rédime. Une terre dévastée redevient nature sous l’effet conjugué de la technologie et du marketing ». Lucie Taïeb, dans ce livre-palimpseste, creuse les strates d’histoires, une présence/absence, l’Histoire sous les lieux. Quelque chose hante ces sites, qu’il lui faut impérativement découvrir, dans tous les sens du terme, et c’est à cette découverte qu’elle nous invite dans un texte qui refuse nos oublis programmés et mémoires recyclées, alors que dans ce « monde, le nôtre », « tout ce qui manifeste le moindre défaut, la première marque d’obsolescence, est aussitôt soustrait à notre vue, remplacé par du neuf ». Pourtant — et dans ce « pourtant » est l’opération même de la littérature face au réel comme face à ses artifices — « les êtres humains peuvent prétendre à la vérité », titre d’un essai d’Ingeboch Bachmann cité par Lucie Taïeb pour refuser cette économie de l’effacement, cette politique du recyclage et lui opposer un « faire face au réel », se souvenir et regarder sans ciller ou détourner le regard.

 

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