Dissonances

« Ainsi quand je clique au centre de l’image, pour traverser la route, les véhicules s’effacent de l’écran comme par magie, et un panneau publicitaire fait son apparition à l’extrémité de l’aire de stationnement (un magasin d’ameublement et de décoration intérieure, plus sûrement de déstockage, y vantant la promotion d’une piscine gonflable à 399 €, tout en assurant être ouvert le 14 juillet). » À l’aube de la soixantaine, Pascal parcourt les rues et les impasses de son enfance à Rougeville, petite cité minière du nord de la France. Périple immobile, paysages en vase clos terminés par les bords d’un écran d’ordinateur branché sur Google Street View. Le narrateur nous raconte l’agonie d’un monde ouvrier qui se dérobe à notre regard, disloqué dans les flous, les faux raccords et les angles morts d’une image numérique approximative où les Intermarché et les zones d’activité ont remplacé les écoles et les MJC.

Dans les rues scrupuleusement cartographiées de Rougeville, le lecteur croit distinguer à la surface des vitrines abandonnées les reflets de Joyce et d’Eddy Bellegueule, de Didier Eribon ou de Bruce Bégout, comme une manière d’arpenter un lieu déjà presque familier. Le « funérarium se situe toujours rue de Cracovie, sur les hauteurs du boulevard Gambetta, peu après la mairie – je m’autorise cette précision puisque vous semblez désormais en mesure de vous orienter ». Tout est là, on pénètre dans la cour du collège ou on surplombe le fond de la vallée, on ressent l’effort d’une côte à gravir, mais en comblant artificiellement la distance qui le sépare de son adolescence, Patrick Varetz nous propose une réflexion salvatrice sur notre rapport ambivalent à l’expérience et à la confrontation sensible au monde.

 

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