Feuilleton paru dans l'Humanité pour Colères du Présent 2018

Un feuilleton de trois articles de Patrick Varetz est paru dans l'Humanité dans le cadre de son partenariat avec Colères du Présent 2018.

 

1) Le bassin minier vu par.... Un « Vésuve de charbon » sur la cité Quénehem - Patrick Varetz, écrivain ; Reportage Photo, Claire Fasulo - Jeudi, 26 avril 2018 dans l'Humanité (lien)

 

 

Dans la nuit du 25 au 26 août 1975, une pluie de cendres s’abat sur les petites maisons de briques rouges de la cité ouvrière.

 

Dans la nuit du 25 au 26 août 1975, à la limite de Calonne- Ricouart et de Marles-les-Mines, la terre ne tremble pas mais une pluie de cendres s’abat sur les petites maisons de briques rouges de la cité ouvrière Quénehem. Il est environ 1 heure du matin quand le terril de la fosse n° 6 explose, entraînant au cœur de l’obscurité un déluge soudain de plus de 11 000 m3 de blocs de schiste et de cendres incandescentes. La presse locale évoquera un « Vésuve de charbon ».

 

Ainsi, selon Camille Flammarion, les tremblements de terre et les éruptions volcaniques atteignent parfois des proportions telles que l’effroi de la fin du monde en est la conséquence toute naturelle. Pour mieux comprendre le drame de Quénehem, qu’on veuille bien se représenter, ne serait-ce qu’un instant, les habitants d’Herculamum et de Pompéi lors de l’éruption du Vésuve. On peut imaginer sans mal leur peur panique face à la canonnade sourde et insistante du volcan, la chute des pierres ponces tombant du ciel noir, dans cette nuit lointaine du 24 au 25 août 79 (la coïncidence des dates apparaît troublante...). Au petit matin du 26 août 1975, les habitants de la cité du 6, ou plus exactement les survivants, découvrent un paysage de guerre : sur plus de trois hectares, une couche de poussière de charbon encore chaude (de 30 centimètres à un mètre d’épaisseur) recouvre leur quartier. Un bulldozer et des blocs de plusieurs tonnes ont été projetés parmi les maisons, principalement dans les rues de Liévin et de Carency. La première photo de la catastrophe – une vue aérienne prise au lendemain de l’explosion – montre clairement une brèche dans le flanc droit du crassier, ainsi qu’une vaste traînée noire, semblable à une ombre portée, venant plonger dans les ténèbres tout un îlot habité.

 

Une poche de gaz emprisonnée dans les entrailles du crassier

Le premier bilan s’élève à cinq morts et il s’alourdira rapidement d’une sixième victime. On dénombre également quelques blessés. Le capitaine des pompiers dont la brigade a été diligentée sur les lieux indique que les corps ont été retrouvés carbonisés ou profondément brûlés (la chair se détachant des os). Toutes les victimes sont d’origine polonaise : Jean Jeczen (76 ans), Maria et Waclaw Kopaczyk (58 et 62 ans), Sophie et Charles Poganiatz (42 et 48 ans) et enfin Marthe Sekierzak (64 ans). Selon les houillères du Bassin du Nord-Pas-de-Calais, l’explosion interne du terril résulterait de l’inflammation d’une poche de gaz emprisonnée dans les entrailles du crassier : cette poche se serait constituée pendant près d’un demi-siècle, à la suite de la combustion des schistes, ici anormalement chargés de résidus charbonneux. Il aurait alors suffi d’une forte infiltration d’eau de pluie – les averses diluviennes de la nuit du 28 août – pour que l’oxygène parvenu à saturation fasse brutalement office d’élément détonateur.

 

Aujourd’hui, la cité Quénehem a été entièrement rasée. À son emplacement se trouvent implantés un foyer d’accueil médicalisé pour adultes sourds et aveugles, ainsi qu’un nouveau lotissement pavillonnaire. Une stèle a été édifiée à la mémoire des six victimes de la catastrophe de 1975 : on peut y lire leur nom sur la plaque de marbre qui a été fixée sur un bloc de béton. Le terril de la fosse n° 6 arrive quant à lui en fin d’exploitation : les schistes qui le constituaient ont été extraits pour la construction de routes et il a complètement disparu du paysage. Il faut s’aventurer au-delà du panneau qui interdit l’accès du chantier au public pour découvrir, en contrebas, une gigantesque excavation où deux bulldozers rassemblent les derniers matériaux utilisables. D’ici quelques semaines, le site sera entièrement réaménagé et replanté afin de devenir à terme un parcours pédestre (opportunément situé à proximité du parc de loisirs Calonnix, qui s’étend aux abords de l’étang de Quénehem. Les derniers aménagements de voirie du nouveau lotissement, à savoir les trottoirs, ne seront peut-être jamais réalisés : c’est en tout cas ce que craignent les habitants depuis que le promoteur immobilier qui a racheté le terrain aux houillères a été placé en liquidation judiciaire.

 

Patrick Varetz, écrivain

 

2) Le bassin minier vu par…. Épisode Nutella à Marles-les-Mines - Patrick Varetz, écrivain ; Reportage Photo, Claire Fasulo - Vendredi, 27 avril 2018 dans l'Humanité (lien)

 

 

Une cohue, pour ne pas dire une bousculade, à l’ouverture des portes du supermarché.

 

Ce jeudi 25 janvier 2018, la circulation apparaît anormalement dense, au point qu’un bouchon se forme bientôt au niveau du rond-point à l’entrée de la rue Louis-Pasteur. Il est à peine 8 h 30, et les véhicules semblent affluer de partout : depuis la rue des ­Résistants et les premiers faubourgs de Bruay-la-Buissière vers l’est, depuis la rue Victor-Hugo, qui dessert les communes de Lapugnoy et de Choques, et enfin depuis la rue Paul-Vaillant-Couturier, qui s’élève à flanc de vallée vers Lozinghem. Parvenues à hauteur du fleuriste, les voitures progressent difficilement, mais comme il reste à peine quelques centaines de mètres à parcourir jusqu’à l’Intermarché, tout paraît encore jouable puisque le magasin ouvre ses portes à 8 h 45. On peut néanmoins penser que la situation deviendra réellement préoccupante au niveau du second rond-point, qui dessert le centre commercial (à cause cette fois des consommateurs parvenus en sens inverse, depuis les cités implantées de chaque côté du boulevard Gambetta – certains ayant sans doute effectué le déplacement depuis Auchel et Calonne-Ricouart).

 

Partout en France, la grande distribution tue les villes

À l’intérieur des véhicules, chacun s’impatiente et sent grandir en lui une fébrilité inaccoutumée. Tout cela paraît trop beau – pour ne pas dire miraculeux –, et l’on doute que la séquence qui s’annonce puisse se dérouler sans accroc : comment penser, en effet, que l’on puisse vendre des pots de Nutella de 950 grammes au prix de 1,40 euro, contre 4,50 euros habituellement, sans que l’ordre du monde en soit bouleversé ? Arrivera-t-on seulement à temps ? De combien de pots parviendra-t-on à s’emparer ? Et combien de minutes faudra-t-il patienter aux caisses avant de pouvoir acquitter une somme ridicule, avec – pour cette fois – un parfait sentiment de victoire ? Pour construire ­l’Intermarché de Marles-les-Mines, le Bricomarché qui le jouxte et le parking qui les entoure, on a détruit ici une maison des jeunes et de la culture ainsi qu’une ancienne école maternelle (la rue qui dessert le centre commercial ainsi créé ayant été baptisée, non sans ironie, rue des Écoles).

 

Oui. Il advient à Marles-les-Mines ce qu’il advient un peu partout en France. La grande distribution tue les villes (sauf qu’ici il ne lui suffit pas de s’implanter en périphérie des zones habitées, il lui faut encore occuper une position avancée, là où la petite concurrence a été durablement éradiquée). Ainsi, les Mousquetaires de la distribution se sont installés en cœur de ville, bientôt imités par un supermarché Lidl qui a choisi quant à lui de prospérer sur les hauteurs de la rue Paul-Vaillant-Couturier, à l’emplacement d’une ancienne cité ouvrière (ce qui a obligé les promoteurs à raser des rues entières). Ici, le taux de chômage avoisine les 27 %, et le score réalisé par l’extrême droite lors des dernières élections régionales, présidentielle et législatives – respectivement 58, 68 et 64 % au second tour, je vous épargne les chiffres après la virgule – laisse à penser que la mairie, communiste depuis 1971, pourrait bien prochainement changer de bord. Pour exister, c’est comme partout : les gens n’ont de cesse de consommer, bienheureux encore de pouvoir confier leur argent (celui bien souvent de l’allocation-chômage ou des minima sociaux) aux grandes enseignes qui répandent le vide autour d’elles. Quand on parvient en vue de l’Intermarché ce matin-là, sans doute ressent-on déjà au palais – l’excitation aidant – la douce brûlure du sucre et l’onctuosité de l’huile de palme (les deux ingrédients principaux qui entrent dans la fabrication de la pâte à tartiner Nutella). C’est certes un plaisir simple, mais il suffit le plus souvent à apaiser les souffrances de l’existence : il agit sur l’âme comme un baume. L’entreprise paraît bien mal engagée compte tenu de l’embouteillage, mais il faut se faire une raison, et ravaler son trop-plein de salive. Chacun, derrière son volant, cherche mécaniquement une place sur le parking, bien décidé malgré tout à tenter sa chance. Oui. Ce jeudi 25 janvier 2018, on enregistre une cohue, pour ne pas dire une bousculade, à l’ouverture des portes de l’Intermarché de Marles-les-Mines. En 30 minutes, 40 tout au plus, le stock de Nutella en promotion est dévalisé (certains n’hésitant pas à filmer la scène depuis leur téléphone). Ironie du sort, le jour des émeutes – car des scènes semblables se reproduisent un peu partout en France –, le ­ministre de l’Agriculture et de l’Alimentation, ­Stéphane Travert, réaffirme son intention de lutter contre les remises promotionnelles trop importantes, en les limitant à 34 % du prix d’achat par le distributeur. Il faut, selon lui, redonner de la valeur aux choses.

 

Patrick Varetz, écrivain

 

3) Le bassin minier vu par…. De Rougeville à Marles-les-Mines - Patrick Varetz, écrivain ; Reportage Photo, Claire Fasulo - Lundi, 30 avril 2018 dans l'Humanité (lien)

 

 

La grande distribution, devenue hégémonique, est parvenue à remodeler le paysage des villes ouvrières.

 

Quand j’arrive à Marles-les-Mines, ma ville de naissance, pour y réaliser une série de reportages pour l’Humanité, cette ville n’a plus de réalité pour moi depuis longtemps. Je n’y viens plus depuis plusieurs années, et auparavant – quand il m’arrivait encore de la traverser – j’évitais de m’y attarder. Oui. La réalité du monde, pour ce qui me concerne, semble se dérober chaque jour un peu plus. Pour preuve : la dernière fois où j’ai arpenté ces rues, c’était sur Internet, grâce à l’application Google Street View, occupé que j’étais à écrire Rougeville (un petit livre sur la mort des villes et – accessoirement – sur les décombres de mon enfance et de mon adolescence). Asservi par l’interface de navigation virtuelle, je m’étais retrouvé aussitôt plongé dans un décor sans profondeur (un présent indécis et comme reconstitué à la hâte).

 

La géographie de l’exploitation du sous-sol et des hommes révélée

Sur Google Street View, seules les distances qui séparent un point d’un autre se révèlent chaque fois conformes à mes souvenirs. Ainsi, pour rallier l’hôtel de ville depuis le rond-point à l’entrée de la rue Louis-Pasteur, il me faut procéder par clics successifs, par longs glissements, et le chemin à parcourir m’apparaît à nouveau interminable (perdu dans l’immensité de la Toile, je retrouve en quelque sorte mes jambes de petit garçon ou parfois de jeune homme ivre). A contrario, quand j’entreprends de refaire à pied l’intégralité du parcours qu’effectue le narrateur dans mon livre, je suis frappé par l’exiguïté du centre-ville (mes pas d’adulte ramenant Marles-les-Mines à des proportions tragiquement modestes). Je n’éprouve sur l’instant aucune émotion, nulle nostalgie : je me découvre au contraire totalement étranger à ma propre existence. Revenu sur les lieux de mes origines – il me faut bien évidemment faire halte devant la maison de la rue des Résistants où je suis né –, j’ai le sentiment d’incarner un personnage de fiction, tenu de parcourir page à page l’ouvrage où il apparaît.

 

Dépêché sur place, je me retrouve donc à sillonner Rougeville : la ville imaginaire que j’ai créée dans mon livre, et dont le tracé – d’une rue à l’autre – épouse à la perfection celui de Marles-les-Mines. Miraculeusement débarrassé des pesanteurs du passé, j’observe les choses d’un œil neuf, peut-être avec plus de distance ou de hauteur. Me voilà désormais sensible à la géographie des lieux, aux reliefs modestes de la vallée de la Clarence, qui annoncent les plissements des collines de l’Artois. Contemplant les vestiges des anciennes cités ouvrières, je discerne également mieux la perspective historique dans laquelle elles s’inscrivent : celle de l’exploitation conjointe du sous-sol et des hommes. Et surtout, je mesure à quel point la grande distribution – devenue hégémonique – est parvenue à remodeler le paysage des villes. Comme partout, les commerces de proximité ont – à quelques exceptions près – disparu, remplacés ici par les puissantes enseignes Intermarché et Lidl (respectivement 36 et 78 milliards d’euros de chiffre d’affaires en 2016).

 

Une réalité fuyante, sans traces de tags ou de dégradations

Ce qui frappe à Marles-les-Mines – je devrais dire à Rougeville –, c’est la circulation incessante qui anime les rues (alors qu’une part importante de la population ne dispose toujours pas d’une voiture). Les trottoirs apparaissent désespérément déserts et l’on semble se déplacer ici comme à l’intérieur d’une zone commerciale morcelée, gangrenée par le vide. Nulle part on n’aperçoit de tags ou de dégradations, et cela renforce encore cette sensation – déjà perceptible sur Google Street View – d’évoluer hors du temps. Seuls quelques affichages sauvages, au demeurant fort discrets, tentent de nous replonger dans l’actualité (témoignant ainsi des forces souterraines qui aspirent à transformer une réalité fuyante). La France insoumise, aux abords de l’Intermarché, dénonce les dérives libérales du gouvernement en place (Macron : un président pour les riches !), tandis qu’un peu plus haut – à l’angle du boulevard Gambetta et de la rue de Cracovie – Marine Le Pen, depuis son affiche de campagne présidentielle, milite encore et toujours pour la préférence nationale (Choisir la France). Mais que signifie, au juste, ce discours sur la préférence ethnique, dans une ville où une grande partie de la population est aujourd’hui encore d’origine polonaise ? Faut-il rappeler que le nombre d’habitants a tout bonnement triplé à Marles-les-Mines entre 1921 et 1926, passant soudainement – au plus fort du boom économique de la compagnie houillère – de 4 500 âmes à près de 14 000 (dont plus de 60 % d’étrangers) ?

 

Patrick Varetz, écrivain