Glasba

Un article de Sylvain Damy sur le site Glasba :

Se noyer dans les mots plutôt que les noyer dans l'alcool.
L'entreprise de Makenzy Orcel est suspendue à ce curieux mélange qui hante l'âme poétique : l'ivresse couplée à la déambulation nocturne. Le cliché guette : Saint-Germain des Prés, La Recouvrance ; ces « rues de la soif » bardées de leur attirail poétique bien achalandé. Il y en aura eu des mots jetés sous la force de l'alcool, des phrases célestes balancées dans le tourbillon bouillonnant d'un sang empoisonné, mais Makenzy Orcel ne boit pas de ce calice.
Dans ce dédale de brouillards éthyliques surnage la pleine conscience de l'autre, cette empathie courageuse qui lutte de toute ses forces contre une poésie vaine.
Au détour des soubresauts d'un corps qui réagit aux assauts spiritueux, des rencontres d'un « TU » qui ne sera qu'un souvenir au matin, ou de larmes qui surgissent sans même savoir si elles viennent border un cri de douleur ou un rire, à ce carrefour donc, il y a ces apparitions fugaces de poètes bienveillants. C'est dans ce tunnel d'ivresse sexuée que l'on croise Jana Cernà qui semble n’apparaître que pour nous montrer la voie que suit Orcel. « Pour l'amour du ciel, épargnez-moi le raisonnable » dit-elle. Et c'est là que le poète vise juste. Constamment déraisonnables, ses mots filent dans les degrés de l'alcool qui s'immisce dans les veines, qui l'empoisonne doucement jusqu'à lui faire perdre la raison. En surgissent alors un texte foisonnant, passionnant et bouleversant. D'abord par l'amour qui en surgit. Un amour multiple : pour la nuit qui dévoile ce que le jour nous cache, pour les êtres qui peuplent le monde et pour une langue qui se délie des carcans et des conventions qui l'étreigne à la lumière du jour.
Ensuite, contre l'embourgeoisement d'une poésie statique, « La Nuit des Terrasses » est un sauvetage du déraisonnable pourtant essentiel à l'existence, un garde fou paradoxal à la sécurité d'une vie sobre et aseptisée.
Bouleversant, enfin, de voir une âme pudique refuser le spectacle de son ivresse pour la transformer en une machine à émotions parlant à d'autres âmes comme une évidence. Comme si ces corps cohabitants n'avaient d'autre justification de leur existence que de se rencontrer puis s'oublier.

S.D

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