La Cause littéraire

Une chronique de Marc Ossorguine

le 22/05/2015

 

Gonçalo M. Tavares restera toujours un écrivain surprenant, à la fois exigeant envers le texte et envers ses lecteurs et toujours joueur et ironique, avec cette pointe « d’understatement » dont on pense, à tort, qu’elle est une spécialité purement britannique.

Dans cette nouvelle collection à vocation européenne, et donc voyageuse, ce nouvel opus de l’homme du « barrio » (cette série de petits livres délicieux, délicieusement graves et fantaisistes, Monsieur Valéry, Monsieur Kraus, Monsieur Swedenborg, Monsieur Calvino…) nous fait voyager, comme son titre l’affiche clairement et d’étrange façon, entre Berlin, Budapest et Bucarest.

Berlin en compagnie d’une jeune femme radicale et perdue, à la fois sans illusion et à la poursuite de ses rêves – ou de ses cauchemars, peut-être. Pourfendeuse des simulacres culturels, elle cherche dans la ville elle-même ou ce qui lui permettra de grandir sans se perdre plus qu’elle ne l’est au fil de ce bref road movie urbain.

Entre Bucarest et Budapest, il y a d’étranges trafics de souvenir et de mémoire, en pierre ou en chair, plutôt mort que vif. On découvre que « là-bas » (qui n’est tout de même pas si loin, bien au contraire), les plus grands peuvent perdre la tête, qu’il suffit d’un peu de persévérance et d’un peu de chance pour retrouver le passé mais aussi que les anonymes s’en sortent toujours moins bien que les autres, et pas seulement de leur vivant.

Que l’on vienne d’Allemagne, de Hongrie ou de Roumanie, on ne sait plus trop que faire du passé, s’il faut s’en débarrasser, le rêver ou en chercher les traces dans un monde dont le sens semble échapper. Au bord du dérisoire, de l’absurde ou du grotesque, des gens que l’on dit « ordinaires » essayent de remettre un peu d’ordre dans tout cela, juste assez pour pouvoir aller un peu plus loin, toujours un peu plus loin.

L’écriture, tendue et précise, joue avec une manie bien contemporaine de classification et de numérotation dont on se demande, dans la première partie surtout, ce qu’elle peut bien signifier. Peut-être rien. Peut-être pur jeu pour dérouter le lecteur ou l’arrêter, le suspendre un instant dans sa lecture ou… on ne sait trop ! Il y a dans cette écriture une part de jeu qui fait glisser le récit le plus réaliste dans une narration et un climat insensiblement décalés, sur le fil de l’absurde et de son théâtre (plus du côté de Beckett que de Ionesco, me semble-t-il). Cela se joue à guichet fermé sur la scène de la page et du livre, pour le plaisir et le bonheur des lecteurs aventureux et curieux. Des vrais lecteurs en somme.

Une nouvelle réussite de la Contre Allée avec le tir groupé de cette nouvelle collection (avec le grec Christos Chryssopoulos et le français Arno Bertina) !

 

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