La cause littéraire

Certains médias aiment à parler de violence et de misère sociale, mais pas trop tout de même. Des politiques aiment aussi à exploiter ce filon sociétal pour racler quelques voix à peu de frais. Pas sûr que les uns et les autres sachent de quoi ils parlent. Pas sûr. Et même, il ne paraît pas idiot de penser qu’ils n’en ont au fond pas grand-chose à faire. Que « ces gens-là » restent où ils sont. Tout sera bien. On sait bien ce que c’est. Pas besoin d’y aller voir de plus près.

Tout le monde ne se contente pas d’images toutes faites. Heureusement. La poétesse Sophie G. Lucas, elle, est allée y voir de plus près. Non pas dans une immersion pseudo-ethnographique, ou carrément journalistique, mais en un lieu où se disent leurs histoires et où peuvent aussi se décider ce que la société fera d’elles et eux, ce que « nous » leur permettrons de faire de leur vie. Des semaines à suivre les audiences d’un tribunal de la misère ordinaire. Un de ces lieux où l’on enchaîne des histoires, les « cas » de petites délinquances, souvent récidivées.

Avec bienveillance mais sans chercher à excuser, à justifier, Sophie Lucas témoigne de ce qui se dit, avec simplicité et justesse. Sans en rajouter. Sans retrancher. Conduite sans permis. Violence conjugale. Vols réitérés. Alcool. Chômage interminable. Un peu de drogue. Ou un peu plus. Aller-retour de prison. Surendettement chronique. Menaces, remords et répétitions. Peur. Défi. De courts textes factuels, sans commentaires. Paroles des uns et des autres. Situations réduites à l’essentiel. Cette littérature-là ne fait pas dans la littérature, comme on dit quand on n’aime pas. Pas de misérabilisme non plus. Ni de réalisme pittoresquement souligné. Pas de recherche de terroir, fut-il urbain. Juste des mots, des paroles, des faits. Et cela dit. Dit beaucoup.

Cela dit et fait écho à l’histoire du père. Au roman méconnu du père qui tire son fil rouge, page après page. A l’image d’une autre fil rouge, aussi publié par la Contre Allée, celui que défilait Sara Rosenberg (1) : à la recherche de la mémoire et pour tenter de capturer ce qui toujours fuit.

Mon père a fait la guerre. Et la guerre ne fabrique pas des hommes, elle les détruit. A un moment, il s’est engagé. Il a fait comme son père militaire. Peut-être pour se racheter aux yeux de son père. Je ne sais pas. Peut-être qu’il ne savait pas quoi faire de sa vie d’homme. Je ne sais rien. Une vie mal engagée. On dit ça.

L’écriture de Sophie G. Lucas semble chercher la plus grande simplicité − ce qui est tout ce qu’on veut sauf une facilité − pour nous mettre face à ce qui est. Tout simplement. A nous de lire. De voir et d’entendre. De peut-être commencer à comprendre. Comprendre : prendre avec soi, sans chercher à expliquer. Juste comprendre.

La force de ce livre, finalement, c’est sans doute sa modestie et son ambition. Nous voilà nous aussi témoin de ces vies-là. Ces vies invisibles qu’on oublie et qu’on efface souvent en prétendant parler d’elles. Ce n’est pas ce qui se passe ici. Redisons-le. Cette littérature-là, pour savoir éviter la littérature, fait toute la valeur de la littérature. Ou de l’écriture, plutôt.

 

Marc Ossorguine

 

(1) Sara Rosenberg, Un fil rouge, traduit par Belinda Corbacho

 

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