La Marseillaise

Biographie. Vingt-trois ans après la mort, injuste et tragique, de Milena Jesenska, sa fille retrace sa vie.

Une Journaliste de talent

La guerre était finie. Milena était morte depuis un an, je refusais toujours de le croire. Tels sont les premiers mots écrits dans Vie de Milena par sa fille Jana Cerna, personnage clé de l'underground pragois sous le stalinisme, née en 1928 et morte en 1981, comme nous rappelle son fils dans sa postface, des suites d'un accident de voiture. L'écrivain tchèque Egon Bondy (qui fut l'un de ses nombreux époux) nota dans un carnet le jour de ses obsèques : "On enterre en ce moment et moi je suis si loin, dans une ville glacée où personne ne sait qu'elle a été ce que l'homme peut atteindre de plus grand."... Les lecteurs seront nombreux à avouer qu'ils ne connaissent Milena que par ses lettres envoyées à Franz Kafka dont elle entreprit de traduire les oeuvres. Etrange rencontre, nous dit sa fille, d'une femme "pleine de vitalité, impulsive, passionnée" et d'un homme "malade, précautionneux, éloigné de tote passion". Aussi seront-ils étonnés d'apprendre que celle qui mourut le 17 mai 1944 dqns le camp de Ravensbruck (pour avoir contribué à organiser la fuite de personnes menacées par les nazis) fut avant tout une journaliste de talent, lancée à corps perdu dans le militantisme et révélée au communisme par un comte bolchevique. La plupart de ses chroniques, que nous vous invitons à lire, sont réunies dans Vivre (éditions Lieu Commun, 1985) et certaines sont publiées dans le livre de Cerna.

Difficile de faire son choix, tant la Vie de Milena est riche de ses souvenirs racontés à son enfant, mais aussi de témoignages recueillis auprès des femmes qui ont survécu aux affres de leur détention à Ravensbruck. Nous restent les rapports de Milena avec son père "invraisemblable salmigondis de peur, d'amour, de dégout, de haine et de respect". Son enfance passée entre la maladie maternelle et le despotisme paternel. Son enthousiasme pour le cinema qui avait le pouvoir de l'éloigner de la triste réalité et pour les romans policiers grace auxquels elle s'adonnait à sa passion des jeux intellectuels. Nous restent surtout son accident qui la laissa boiteuse (d'où son addiction à la morphine). Sa force de résistance. Son refus de se poser en autorité. Sa relation épistolaire avec Kafka qui s'effacera "comme un paysage disparait dans le lointain". Son opiniatreté à ne point se plier aux volontés autres que les siennes. Son gout du risque frisant l'inconscience. Son amour des animaux et plus particulièrement des chats. Son besoin de dialoguer avec des objets familiers... Cette biographie vaut bien des romans, mais elle conserve sur ces derniers l'avantage d'avoir été vécue. Et puisque nous avons le désir de vouloir surprendre les hommes et les femmes dans leur vie intérieure profonde, faisons bon accueil à ce livre dont l'auteur a l'art d'aiguiser le tranchant des ses idées. L'art d'écrire en somme.

A-M M.

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