La Marseillaise

Un article de Roland Pfefferkorn, daté du 18 décembre :

" Ou est l'obsénité ?

Il a passé 27 années de sa vie en prison, sans avoir commis aucun crime ou délit grave. Autrefois censuré, on peut désormais lire son oeuvre en poche, mais aussi dans la Pléiade. A l'occasion du bicentenaire de sa mort, la prestigieuse collection vient de publier une édition limitée de trois de ses ouvrages majeurs "Justine et autres romans" qui rassemble "Les 120 journées de Sodome", "Justine" et "La Philosophie dans le boudoir" (2014).

Belle entrée en matière. Ce que nous lisons renvoie à notre propre sexualité, à nos fantasmes comme à nos tabous. A l'ombre de la Bastille, privé de l'ordinaire du plaisir, Donatien Alphonse François de Sade a inventé, dans une langue simple et raffinée, des personnages reniant moeurs et coutumes. Il a mis en scène les pires obscénités et davantage encore l'idée du mal. Deux siècles après sa mort il est toujours l'auteur le plus sexuel et le plus blasphématoire qui soit... et le plus libre. Le Musée d'Orsay présente jusqu'au 25 janvier 2015 une exposition "Sade. Attaquer le soleil" dont Annie Le Brun, l'auteure de "Soudain un bloc d'abime, Sade" (folio essais, 2014), est la commissaire invitée. Coédité par le Musée et Gallimard (2014), le catalogue est somptueux : la plupart des oeuvres exposées y sont reproduites et les écrits de l'adversaire absolu de Dieu sont rapportés aux oeuvres d'art de toutes les époques.

"Pas dans le cul aujourd'hui / j'ai mal / Et puis j'aimerais d'abord discuter avec toi / car j'ai de l'estime pour ton intellect. / On peut supposer / que ce soit suffisant / pour baiser en direction de la stratosphère." L'entrée en matière n'est en rien pudique. Pourtant pas la moindre vulgarité dans cette lettre qu'elle adressa en 1948 à Egon Bondy, son amant, lui-meme poète et philosophe, lettre qui ouvre le petit livre proto-féministe de Jana Cerna dont le titre reprend les premiers mots cités (La Contre Allée, 2014).

Elle écrit sur le sexe et le désir féminin. Elle lie vie, poésie, philosophie, sexe et art. Magnifiquement édité, ce texte écrase "La fete de l'insignifiance" (Gallimard, 2014) de son célèbre compatriote Milan Kundera. Les considérations de ce dernier sur les seins, cuisses, les fesses ou le nombril des femmes tombent complètement à plat. La charge érotique de Cerna exprime la liberté d'une femme. Fille de Milena Jesenska, la destinataire des lettres de Kafka, elle est aussi l'auteure d'une "Vie de Milena. De Prague à Vienne." disponible dans une nouvelle traduction (La Contre Allée, 2014).

La distinction commune entre sexualité "commerciale" et sexualité "ordinaire" est mise à mal dans les réflexions rassemblées par Christophe Broqua et Catherine Deschamps dans "L'échange économico-sexuel" (Editions de l'EHESS, 2011). Cet ouvrage savant prolonge l'idée de Paola Tabet développée dans "La grande arnaque" (L'Harmattan, 2004) de "l'existence d'un continuum dans les formes de relations sexuelles entre homme et femme impliquant un échange économico-sexuel"... qu'il s'agisse de prostitution ou de mariage.

Deux romans racontent l'étouffement des espoirs quand il était minuit dans le siècle. Lydie Salvayre, "Pas pleurer" (editions du Seuil, 2014) . Deux voix se melent, celle de Bernanos et celle de la mère de l'auteure, deux paroles, deux visions qui font revivre les horreurs du franquisme. Olivier Rolin, "Le Météorologue" (Editions du Seuil, 2014) : une histoire singulière d'un homme ordinaire pris dans l'engrenage de la terreur stalinienne, quand l'espérance révolutionnaire a été brisée."

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