Le Matricule des anges

ˆUne chronique de Virginie Mailles Viard, dans le numero de juillet-août 2015.

Ne l'oublie pas

Déjà par sa petite taille, sa couverture bleue, Terre de colère figure une île. Petite chose d'apparence, d'où surgit quand on l'ouvre, un cri sans fin. Où tournent dans une ronde infernale des personnages fantomatiques mus par la peur, la misère, qui deviennent haine de l'autre, de soi, et colère. On y retrouve la déambulation du romancier grec Christos Chryssopoulos déjà mise en scène dans sa chronique athénienne, Une lampe entre les dents, mais sans que les lieux ni les êtres ne soient identifiés. Ces jeunes immigrés qui se prostituent, pourraient être n'importe quels corps. Parce qui'ils ne sont qu'objets de désirs et de violence, l'écrivain les prend dans leur globalité. Symboles de l'humanité qui tremble et qui se révolte. A de courts récits succèdent des dialogues épurés, dans une oralité réduite aux injures, au bref récit des coups. Les personnages n'existent que par leur genre, homme ou femme, employé, CRS. Dans ce call-center où le personel est traité comme des esclaves, il s'agit de survivre. Là, il faut affronter l'autre, homme ou femme, pour l'écraser dans un délire de toute-puissance. La parole est réduite à son expression la plus animale, les corps à leur fonction primitive, l'enfant et l'immigré au silence. Quand il ne reste rien, la colère est reine. "Elle se transmet, tel un héritage sacré, des parents aux enfants, elle s'accroît d'une gènération à l'autre. (...) Garde ta colère tout près de toi. Ne l'oublie pas. Elle, au moins, est un bien inaliénable." Contemporain et visionnaire, Terre de colère est un espace fermé, sans pitié, d'où sourd la douleur des Grecs, et qui préfigure l'avenir de tous les peuples placés sous le joug du totalitarisme économique.

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