Le Monde des Livres

Un article d'Amaury da Cunha dans le Monde des Livres du 21 octobre 2016 :

Thomas GIraud Imagine les années d eformation d'Elisée Reclus, géographe et anarchiste du XIXe siècle. Un premier roman captivant

Portrait de l'utopiste en jeune homme

Il y a des livres qui n'ont en apparence rien de spectaculaire - ils ne cherchent ni à révolutionner un genre, ni à tordre le langage - et pourtant, pour des raisons complexes, ils sortent du lot et tiennent de l'évidence : ils conservent d'un bout à l'autre de la lecture ce charme singulier découvert dès les premières pages.

Elisée, avant les ruisseaux et les montagnes, premier texte publié de Thomas Giraud, né en 1976, docteur en droit public, fait partie de ces livres précieux. Roman ? Prose poétique ? Un peu de tout cela, en fait. L'auteur a choisi d'écrire sur la vie d'Elisée Reclus (1830-1905), écrivain et géographe resté dans l'histoire pour ses positionnements politiques. Communard, anarchiste, libertaire, Elisée Reclus a été membre de la Première Internationale, il a fréquenté Mikhail Bakounine et enseigné notamment dans des universités populaires en Belgique. On peut encore trouver parfois, taguée sur les murs, l'une de ses formules les plus connues : "L'utopie, c'est la seule réalité."

Mais ce n'est pas sur cette dimension politique de la vie d'Elisée que Thomas Giraud a décidé d'écrire. Il a préféré s'intéresser à ce qu'il ne connaissait pas : l'enfance du géographe. Les premiers mouvements du corps et de l'esprit de ce grand voyageur, avant qu'il ne devienne l'auteur d'Histoire d'une montagne et Histoire d'un ruisseau (Hetzel, 1880 et 1869), le rédacteur de nombreux guides touristiques ou encore cet homme qui projeta de construire un globe terrestre géant pour l'Exposition universelle de 1900.

Traverser la France à 11 ans
On s'en doute, peu de documents subsistent de ces années de formation. L'écrivain a dû inventer, rêver et penser la vie primitive de son personnage pour faire vivre un texte qui oscille entre le vrai et le possible, l'histoire et la fiction.
Ce genre de littérature n'est pas nouveau. Cette varaition autour d'un thème biographique, on la retrouve par exemple dans les Vies minuscules, de Piere Michon (Gallimard, 1984), ou encore dans certains écrits de Jean Echenoz qui éclairent seulement une partie de la vie de leurs personnages. En termes un peu savants, on appelle ce genre l'"exofiction", ou l'art de brouiller les frontières entre la fiction et la biographie.

"Je ne voulais pas me sentir enfermé dans une histoire que je connaîtrais trop bien, dont il serait difficile de quitter les riavges, explique Thomas Giraud au Monde des Livres. Je voulais me faire mon idée d'Elisée Reclus, transformer ce personnage réel en un personnage de fiction, mais avec l'envire que cela soit cohérent avec ce qu'il est devenu. J'ai retenu des éléments historiquement vrais, comme cette longue diagonale qu'il fait à pied pour traverser la France, seul, à 11 ans, et, entre ceux-ci, j'ai reconstruit en imaginant."

Avec ce récit, il ne faut pas s'attendre à vivre une expérience épique. Car il ne se passe pas grand-chose. C'est l'histoire d'un enfant qui décide de prendre son destin à contre-courant, en désobéissant à son père, refusant de devenir pasteur, comme lui. Alors il marche. Traverse la France, s'imprègne du paysage, ramasse des cailloux, scrute le mouvement des fleuvres. Médite à demi-mot.
Les phrases de Giraud, très visuelles, ont quelque chose de l'esquisse, elles sont accompagnées de "bouts de pensées" de son personnage, comme des instantannés photographiques. L'écrivain montre comment la conscience de soi doit d'abord, peut-être, passer par une imprégnation physique dans le monde. C'est l'éveil d'un regard et d'un esprit, sans cesse stimulés par une attention extraordinaire à la géographie. Car Elisée semble toujours désireux de voir surgir l'inattendu dans le monde ordinaire. "Il s'enfuit ruminer ses frustrations et tiraillements, déplacer des pierres. Pas déplacer des montagnes, juste ramasser des pierres et les faire voyager. De petits actes mesurables." Récit poétique qui n'affirme rien, n'entend rien démontrer, ce livre laisse cependant, dans la mémoire, des traces infiimes de sensations physiques, qui donnent subitement envie d'aller marcher dehors.

 

 

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