Le Monde des Livres

La dernière mère

Le feuilleton de Claro

16/11/18

 

COMME CHAQUE ANNÉE, LES PRIX LITTÉRAIRES, sous le prétexte bienveillant d’inonder de lumière une quinzaine de titres, et grâce à une course-relais médiatique ne s’étonnant même plus de réinventer les oeillères, éclaboussent d’ombre quelques dizaines de livres échappant aux critères de « l’écriture-parterre » (pour reprendre l’expression de Marcel Moreau, cf. mon feuilleton précédent).

Refrain connu, je sais, et sans doute y a-t-il des exceptions, et pourquoi pas un semblant de parité, pensons positif, délirons, mais peut-être vaut-il mieux, parfois, briller en clandestin plutôt que ternir tout médaillé.

Ce qu’il nous faudrait pour nous y retrouver dans cette rentrée-ruée, n’en doutons pas, c’est une boussole, une boussole un peu folle qui indiquerait non pas le nord magnétique, mais un nord plus intime, plus dangereux, aussi. Un nord qui exige de l’écrivain autre chose qu’un ersatz de savoir-faire géographique. Tournons-nous donc vers Nathalie Yot qui, avec ce premier roman intitulé Le Nord du monde, nous donne une direction pour mieux nous faire sentir les puissances de l’égarement.

« C’est courir qu’il faudrait » : ainsi débute le récit, par un voeu, un désir de vitesse, et dès lors tout sera affaire de rythme et de distance, qu’il s’agisse de la fuite en avant de R., la narratrice, ou de sa perception des choses. Rythme, distance : loin de l’homme-chien, avec lequel elle a rompu, qui « a terminé de m’aimer et veut une fin à sa manière, une fin qui dit qu’il ne m’aime plus mais que je ne dois pas partir dans le Nord. Il croit qu’on ne s’en va pas comme ça, en trottant. Il croit que je ne peux pas être sans lui. Mais il ne sait pas que j’invente » ; loin de sa peur, née d’une relation violente, une peur qui peine à s’estomper et qu’il faudra, comme un chien peut-être, apprendre à domestiquer. R. a soif de nord, ignore encore ce qu’est ce nord, quelle limite il marque. Pour se déprendre d’une relation-prison, rien de tel que la fuite – même si, en fuyant, on n’efface pas si facilement l’empreinte des barreaux. R. se fait prendre en autostop par Pierre, qui exige d’elle autre chose que des larmes, veut savoir ce qu’elle fuit. Là encore, il faudra trancher la longe. Quitter Pierre, quitter Lille, continuer : Bruxelles, Anvers, la Hollande…

D’autres rencontres, et les pieds qui saignent, comme ceux des saints autrefois, la foi qui vacille, le désir qui résiste. Cette fuite en avant, Nathalie Yot la rend sensible par des phrases courtes, qui sont comme autant de pas trébuchés, car à chaque avancée, ce qui est accompli, c’est une certaine excavation des sensations et des pensées, une façon de fouiller l’instant afin de pouvoir passer au suivant. Recueillie par une Mme Flaisch, R. explique : « Tous les sons téméraires qui traversent l’amas de silence, je les répertorie. Les pas de Mme Flaisch traînant sur le sol, les branches griffant la façade, l’eau dans les tuyaux, cliquetis, vaisselle, girouette, je note tout. Sur un cahier, recto verso, les listes s’étalent. Avec toutes ces pages griffonnées, je crée des partitions de bruits de la maison avec le si du silence comme note fondamentale. »

Puis, c’est Amsterdam, où R. vit un temps avec trois Polonais, dont l’un d’eux, un jour, lui amène un enfant, Isaac, orphelin trouvé dans la rue.

S’inventer mère ? Le récit va prendre alors un virage troublant, car l’amour de R. pour Isaac, 9 ans, obéit à un nord dangereux : « Je l’enferme dans ma poitrine et je fais l’animal, je fais le torrent, le vent fort, je reprends le dessus, je m’impose et je sens qu’il va de nouveau me suivre, arrêter d’être contre. Ne fera plus barrière. Le soir, au bord du sommeil, il me caresse le dos comme on caresse un chat. Longtemps. Je jouis la tête dans mon coussin sans qu’il s’en aperçoive. Longtemps. »

R. et Isaac, la femme et l’enfant, la fugitive et l’orphelin, celle qui fuyait l’homme-chien et le petit Polonais maigrichon, « fil de chair qui ne sait pas où se mettre » : ce qui se passe entre eux passe par l’amour, bien sûr, mais là encore, la rosace des sentiments menace d’éclater aux quatre vents, et le glissement des gestes est l’avant-signe d’une possible perdition. Ce chavirement, Nathalie Yot nous aide à l’appréhender au détour de chaque phrase, grâce à un tâtonnement syntaxique qu’elle scande discrètement. « Des nuits de caresses. Sans intention de nuire. Rien qu’une impression de bien. Mon amour pour Isaac est empirique, sans mesure. Mon nom sur son front légitime ma gangrène émotionnelle. Je fais des petits pas d’inconsciente dans la tragédie grecque. » Crescendo syllabique, allongement de la foulée : l’aveu comme un souffle advenu. Un premier roman ?

Oui, mais écrit par une auteure rompue à l’exercice poétique (Erotik Mental Food, 2008 ; Je suis d’accord, 2017), à la performance, comme ces pierres qui permettent à la bouche de mieux peser la parole. « Je ne sais plus quoi faire de mon corps », dit R. « Il y a de plus en plus d’inconnus là-dedans. » Là-dedans : le nord tabou ?

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