Le Point

Pour en finir avec la mère parfaite. Portée par une vitalité vengeresse, Amandine Dhée fait avec La Femme brouillon le récit du cheminement vers la maternité d'une femme enceinte. En anthropologue acerbe, la narratrice observe tout, du regard des autres qui se transforme à ses propres désarrois, et esquive d'emblée tous les (bons) sentiments obligés. Elle se livre aussi au dézingage savoureux de toutes les injonctions dont les mères font l'objet, ces femmes soudain sommées d'être parfaites, et dont le corps devient propriété collective (« Mon corps bascule dans le domaine public. On s'autorise des gestes déplacés en temps normal, on touche mon ventre comme un gris-gris, le dos du bossu, la tête du singe. »). La future mère ne tait aucune pensée sensément inavouable. Ainsi, au cours de préparation à l'accouchement : « Le bruit des voitures en sourdine, des poufs et des tapis. Du mou, du doux, du pastel. Au milieu de cette guimauve, où dire la violence d'être habitée par un autre ? Suis-je la seule à penser à Alien ? » Et après la naissance : « Départ de la maternité, sensation persistante de kidnapping. » Elle note encore, par la suite, l'irritation à se voir réduire en permanence au seul rôle de mère…

Amandine Dhée a le verbe précis, élégant, libérateur et surtout irrésistiblement drôle. Sa force est de mêler une ironie savoureuse à l'émotion ravageuse liée à cette aventure intime. Car elle tient le journal d'une joie et d'une stupeur accueillies et apprivoisées au fil du temps. « Pour une fois, je me sens du côté de la vie, sans le passé qui déborde et le futur qui inquiète. Son enchantement me contamine. » Mais à une condition : « Je décapite la mère parfaite qui menace en moi. » Brillant et salutaire.

Pour lire l'article sur la page du Point, c'est ici !

Pour aller plus loin