L'Humanité

Faut-il vider le musée du quai Branly ?

par Alain Nicolas, le 30/04/2015

 

Des rois bamilékés, en demandant la gratuité pour les Camerounais voulant admirer leurs chefs-d’œuvre, provoquent un séisme planétaire. Un conte philosophique enjoué.
Des lions comme 
des danseuses, d’Arno Bertina. Éditions La Contre Allée, 
60 pages, 6 euros. Jeunes, demandeurs d’emploi, « bénéficiaires » des minima sociaux, enseignants, journalistes et autres handicapés peuvent accéder gratuitement aux musées et monuments historiques. C’est le cas, en particulier, de celui que, faute de se mettre d’accord sur une dénomination, on a appelé musée du quai Branly. Beaucoup de monde, donc, peut admirer statues, vases, parures en plumes. Beaucoup de monde, mais pas les principaux concernés : ceux à qui appartiennent les objets exposés. Mais ils appartiennent au musée, disent les conservateurs. Ils ont été achetés, en principe, c’est-à-dire troqués « contre peu d’argent, ou des babioles, ou des menaces ».

 

Arno Bertina nous embarque dans une cascade de péripéties

 

Tout commence par un voyage du narrateur à Bangangté, en territoire bamiléké, au Cameroun. Il y rencontre Sa Majesté Yonkeu Jean, « fo », c’est-à-dire souverain d’un royaume que l’administration coloniale appelait avec condescendance une « chefferie locale ». Le fo, qui connaît Paris, est choqué de devoir dépenser douze euros pour voir les œuvres de ses ancêtres. Le narrateur surenchérit en disant que le ministère de la Culture ferait un « coup fumant » s’il faisait payer l’entrée aux Français et accorder la gratuité aux peuples, africains, amérindiens, océaniens, dont les objets font partie des collections. Quelques années plus tard, en 2016, le directeur du musée reçoit un courrier de l’assemblée des rois du pays bamiléké réclamant la gratuité pour ce peuple. Classement sans suite, faut-il préciser, malgré la mention « copie au ministre ». Mais quelques mois plus tard, la demande est réitérée, assortie d’une précision : en cas de refus, une demande de restitution pourrait être déposée auprès de l’Unesco. On ne plaisante plus. Comment peut-on prétendre diriger un musée rendant hommage aux créations des civilisations « premières » et en faire payer l’accès à leurs représentants ? Peut-on se payer le luxe de se mettre l’Unesco à dos ?

 

Explorant toutes les conséquences de son hypothèse de départ, Arno Bertina nous embarque dans une cascade de péripéties qui, de demandes en concessions, de menaces en remises en cause, sapent tout l’édifice qui unit nationalisme, impérialisme et sacralisation de la culture. Les « fo » camerounais ont pris au mot l’universalisme occidental pour passer de l’exigence de gratuité à sa généralisation, à l’accès pour tous les Africains, Amérindiens, Asiatiques aux musées européens, et jusqu’à l’organisation d’expositions d’art contemporain d’Europe et d’Amérique du Nord en Afrique. Si la modernité s’est nourrie de l’art « nègre », les peuples qui sont ses ancêtres doivent les admirer, chez eux, en masse et gratis.

 

Des lions comme des danseuses, fable dense et enlevée, est une des nombreuses facettes du travail d’un auteur, qui peut donner des ouvrages brefs et tranchants mais aussi d’amples romans comme Anima Motrix ou Je suis une aventure (1), en passant par tous les genres, comme ce roman biographique consacré à Johnny Cash (2), qui agrippe le lecteur comme le plus efficace des romans américains. Si vous connaissez Arno Bertina, vous savez ce qui vous attend. Si vous ne l’avez pas encore découvert, une nouvelle page de votre vie de lecteur va se tourner.

 

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