L'Humanité

Un bel article pleine page d'Alain NIcolas dnas l'Humanité du 11 août :

Venise et ses monstres

Les grands paquebots mettent en péril le plus beau paysage maritime du monde. Roberto Ferrucci tire le siganl d'alarme

 

Roberto Ferrucci, depuis toujours, passe ses journées à lire et écrire dans un café de la riva dei Sette Mrtiri, à Venise, sa ville. Là, il ne fait même pas attention au passage des bateaux de croisière, qui, toujours plus gros, toujours plus nombreux, "empoisonnent" le regard que l'on peut poser sur le plus beau paysage du monde. Ce jour-là, pourtant une matinée de fin juillet, la poupe du Carnival Sunshine passe si près du rivage que l'écrivain a le réflexe de le filmer sur son téléphone. "Une manoeuvre normale", dira le capitaine du port. Il est possible que le paquebot n'ait enfreint aucun réglement. Est-il normal qu'un mastodonte passe à quelques mètres des quais "les plus beaux et les plus fragiles du monde", les remous de ses hélices profondes, les dizaines de milliers de tonnes d'eau et sédiments déplacés par ses mouvements ébranlant les fondations mêmes de la cité ?

Tout cela serait resté anecdotique si la vidéo ne s'était trouvée sur la Toile, et n'avait suscité à son auteur une gloire instantannée, l'exposant du même coup à des attaques médiatiques virulentes de tous ceux à qui ses monstres font gagner de l'argent, regroupés en comité, Cruise Venice. Les lobbyistes ont trouvé un soutien de poids avec le nouveau maire (de droite) de la ville, qui accuse l'auteur d'être un "manipulateur de perspective", et qui, dès son arrivée, a censuré l'exposition "Monstres à Venise" de Gianni Berengo Gardin.

Pourtant, Roberto Ferrucci ne déteste pas les paquebots. Quand il séjourne à Saint-Nazaire, une autre ville où il a été écrivain en résidence (à la MEET où il a écrit Sentiments subversifs en 2010), où il aime revenir, il les voit, les plus hautes constructions de cette ville basse, s'élever peu à peu, puis partir faire leurs essais à la mer. Il partage l'émotion des habitants qui font du carnet de commandes des Chantiers le baromètre de leur avenir, leur joie quand ils les voient quitter les cales de Penhoet pour l'estuaire et l'océan.

Mais Venise n'est pas un port océanique. C'est une ville posée sur une lagune, fragile équilibre entre terre et eau, entre brique et ciel. Miracle écologique, esthétique, mis en péril par ceux qui prétendent permettre à tous de les admirer. Cri de colère et d'angoisse, Venise est lagune est une méditation sensible sur un imaginaire maritime qui doit rester à l'échelle de l'homme.

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