L'Humanité

Un article d'Alain Nicolas dans l?édition du 8 décembre de l'Humanité :

Sophie G. Lucas a promené au tribunal de Nantes une oreille poétique, à l’écoute du bruit de fond de notre époque. Témoin,  de Sophie G. Lucas Éditions La Contre Allée. 88 pages, 12 euros

La criminalité la plus sanglante n’est pas la seule source du romanesque policier. La vie des cours correctionnelles est pour les romanciers une mine de destins tordus, de paroles à la dérive, au point que le compte rendu d’audience est presque devenu un genre à part entière. Avec ses réussites, mais aussi ses codes, ses facilités, et parfois une difficulté à surprendre.

Sophie Lucas, qui a suivi pendant des mois les procès du tribunal de grande instance de Nantes, n’est pas tombée dans le piège. Le réel qui se réfracte dans Témoin est évidemment celui qu’on trouve dans tous les lieux de ce genre en France, et sans doute ailleurs. Un disque de blues collecté chez des non-professionnels avait pour titre Slavery, Prison, Women, God and… Whiskey (Esclavage, prison, femmes, Dieu et... whisky). Remplacez « esclavage » par « salariat » ou « chômage », « femmes » par un terme moins « genré », ajoutez « cannabis » à l’alcool et vous aurez une idée du blues de la petite délinquance dont Sophie Lucas se fait la caisse de résonance.

Il s’agit bien de chant. Sophie Lucas est allée aux audiences avec une oreille musicale, et fait du prétoire une scène où se joue un opéra de quatre sous contemporain. « Je parle avec mes nerfs », dit l’accusé dans le premier des textes. Cette parole circule dans l’enceinte, rapportée, adressée au juge, échangée entre accusés et témoins. Parfois, elle surgit, phrase unique embusquée au milieu de l’exposé des faits : « Je vole aussi pour ma consommation. » Sans guillemets dans le texte original. Au lecteur d’ouvrir les oreilles.

 

Ne pas aggraver les choses, sauver les apparences

Ce qui se dit dans ces scènes, c’est le bruit de fond, le chœur des anonymes, ceux qui n’ont pas échappé aux coups du sort. Ceux qui ne tiennent pas l’alcool, qui ne savent retenir ni leurs mots ni leurs gestes, ceux qui refont toujours les mêmes erreurs, ceux qui croient que cette fois-ci ils ne se feront pas prendre, ceux qui n’ont pas de chance, qui n’ont rien compris aux règles du jeu.

S’y mêle la figure d’un père aussi peu père que possible, qui commence sa vie dans une maison de correction à Fontevraud, et lui lègue un roman familial impossible.

À eux, une dernière chance : trouver des mots pour s’en tirer, ne pas aggraver les choses, sauver les apparences. Sophie Lucas écoute ces mots, les transforme, les fait siens. Elle les verse au dossier de notre condition. Écoutons le témoin.

 

Lire l'article sur le site de l'Humanité ici

 

Téléchargement

Pour aller plus loin