L'intervalle

Une chronique dans le blog littéraire de Fabien Ribery, L'intervalle, du 6 septembre :

Pour qui connaît Venise, le passage régulier – plusieurs par jour au cœur de l’été – d’immenses paquebots, temples de la vulgarité marchande, terreur des pêcheurs, le long de ses rives, est insupportable.

Fragilisant les fondations mêmes de la cité sublime par la violence des vagues que leur circulation provoque – une des causes de l’acqua alta –  l’interdiction de tels mastodontes, nouveaux Moloch, si près des quais de la Salute, paraît une évidence pour qui se soucie de préserver la singularité d’un lieu propice à la merveille comme aux immenses solitudes (Nietzsche).

Si Carpaccio peignit en son temps Saint Georges terrassant le Dragon, il importe aujourd’hui d’imaginer les figures d’un combat à mener contre une nouvelle forme du mal.

Dans un bref essai tonique et nécessaire, dénonçant sans détour le cynisme et la bêtise démagogique du nouveau maire de la ville arborant fièrement son populisme et sa haine de la culture, l’écrivain italien Roberto Ferrucci (Ça change quoi, Sentiments subversifs ont été traduits en français en 2010) rappelle ce que voyagistes et commerçants cupides préfèreraient oublier : « Venise n’est pas une ville de mer. Venise est lagune. (…) Venise n’est pas seulement une ville de la culture, Venise est culture. Venise est née d’une grande idée, Venise, ce sont les villes invisibles d’Italo Calvino. Venise n’est pas instinct, mais pensée pure. Et Venise est peut-être aujourd’hui entre les mains d’un homme qui veut la transformer en un grand barnum commercial, un barnum de la consommation. »

Si les vaisseaux amiraux des hordes touristiques paraissent si choquants aux yeux des vrais amoureux de Venise, c’est qu’ils avancent imperturbablement, avec morgue et méthode, faisant des promeneurs et des bâtiments de beauté de simples cibles à photographier, puissance de mort capable de tout écraser sur son passage, de la vieille dame partant au travail en empruntant le vaporetto à l’enfant dévorant sa glace, pure incarnation d’un nihilisme ayant désormais pris le pouvoir à l’échelle planétaire, et pour longtemps.

Invité en résidence d’écrivain à Saint-Nazaire, dans un immeuble faisant face aux chantiers navals, Roberto Ferrucci se retrouve une nouvelle fois confronté, ironie biographique, à l’origine de son tourment, comme si l’histoire ne pouvait que se répéter selon une logique farcesque et macabre : « Il vient juste de larguer les amarres du quai du port où il avait accosté, avec ses moteurs et ses groupes électrogènes continuellement en marche, il a rejeté dans l’air de la fumée noire qui se mélange aux fumées industrielles de Porto Marghera, pas loin derrière, il a fait vibrer sans interruption les maisons tout autour, anéanti les téléviseurs et rendu muets les téléphones portables, dominés par ces tonnes d’acier d’alliages variés et de champs magnétiques invincibles. Ils sont comme des villages entiers, les paquebots qui stationnent à Venise, grondants et ronflants, devant les fenêtres de nos maisons. »

En effet, comment accorder l’hospitalité à de tels envahisseurs, à la fois exhibitionnistes et voyeurs, chargés, paquets de linges sales (« Un grand bateau rejette dans l’air en une journée une quantité de particules fines équivalant à celle de quatorze mille voitures »), sur le dos d’un monstre, croyez-le ou non, appelé Poesia ?

Pointant en préface « la déréalisation de notre monde, le refus de l’histoire et de la géographie que concrétisent et symbolisent le grand navire de croisière et la croisière touristique » (souvenons-nous du Film socialisme de Godard, 2010, se déroulant en partie à bord du Costa Concordia de sinistre mémoire), Patrick Deville rejoint ici l’écrivain italien voyant en ces navires féroces, temples du kitsch, des exemples parfaits du « mauvais goût qui a envahi l’Italie et les Italiens au cours des dernières décennies ».

Si Venise est lagune se termine par un épilogue douloureux, écrit à Paris en juin 2015 au moment de la victoire de Luigi Brugnaro, nouveau maire de la ville proche du parti Forza Italia (« Elles seront pire qu’un cauchemar, pour Teresa et pour moi, et pour beaucoup de gens, les cinq prochaines années à Venise. »), reste à inventer, dans les interstices du faux omniprésent, le prologue d’un nouveau monde habitable possible, pour lequel une Venise retrouvée pourrait jouer l’un des tout premiers rôles.

Telle est sa vocation.

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