L'ivresse littéraire

La Contre Allée a ce don pour dénicher des auteurs et des textes singuliers, poétiques, hors des sentiers. Le Nord du Monde de Nathalie Yot n’échappe pas à cela. En refermant ce roman, c’est l’interrogation qui en ressort. Que penser de ce texte oral, imagé, déboussolant ? Tiraillé entre ce besoin de le digérer et de laisser sortir le tout. 

 

« Dans ces draps où le sexe avait résolu mon tourment, je réapparaissais prisonnière. Je reconnaissais le mal de l’attachement, et des nœuds se formaient partout dans mon ami le ventre. Des doubles nœuds pas faciles à défaire. Avec les ongles. Avec les dents. On se casse tout. » 

 

Elle trotte. Elle fuit. L’homme-chien. Qui ne l’aime plus. Elle se dirige vers le Nord. Par tous les moyens. Ne pas s’arrêter. Ne pas le laisser la rattraper. Avancer. Se laver du passé. De lui. De sa peur. De sa peau. Ses traits. 

S’arrêter à Lille. Reprendre son souffle. Goûter le corps. S’abandonner pour oublier. Entre les mains de Monsieur Pierre. Brutes. Tendres. Mâle. Puis repartir sans un mot, sans attache. Poursuivre pour atteindre le mur du fond. À s’en exploser les pieds. Soigner par la Flaich, qu’elle quittera également. Sans se retourner.

 

Atterrir aux Pays-Bas, rencontrer Andrée aux yeux « d’une teinte exceptionnelle, un ciel et une mer mélangés, on dirait un cimetière, on dirait toutes les choses tristes de la vie en même temps. » Découvrir une langue, des langues inconnues. Trois polonais. Trois hommes qui lui offrent en cadeau un enfant. Orphelin. Un peu comme elle. Que pourrait-elle bien faire d’un enfant, elle qui peine déjà à s’occuper d’elle-même ? 

Mais l’amour ça vous bouleverse tout. 

Continuer. Avec Isaac, neuf ans. Pantin triste. 

Partir en Allemagne pour quelques faux papiers. Sans jamais oublier le Nord. Repousser les limites, toujours plus loin. S’installer dans les fjords de Norvège. Là où il ne fait jamais nuit. Nuit-jour. Se préserver. À deux désormais. 

 

Résister un temps. Pour l’enfant. Sa tendresse qui la terrasse. Danser au bord de la folie, de l’interdit. Flirter avec la mort, qui rôde autour de l’enfant, comme un loup, sur les trottoirs d’Oslo, la fourmilière. Hésiter entre l’abandon ou l’amour maternel débordant. Au-delà du bien. Mais sauver l’enfant qui l’a elle-même sauvée. L’aimer plus que de raison. Tant pis pour les jugements. 

 

« Personne ne les regarde sauf moi. Je les observe avec attention. Toujours cette curiosité envers les gens, tous les gens. Ils ne savent plus ce qu’ils étaient avant. Ils flottent. N’ont pas de contour distinct quand ils s’agglutinent. Ca a éclaté quelque part, en mille morceaux qu’on ne ramasse pas. L’essentiel a pris congés d’eux. Fauchés de l’intérieur, ils sont tombés. Poum. » 

 

Le Nord du Monde est une faille intérieure qui vous frappe de plein fouet. Un road trip en-dedans fragile et poétique. Nathalie Yot explore les limites, les déséquilibres dormants. Le rapport au corps. Avec ou sans plaisir. Par nécessité animale. La folie qui sommeille dans la nuit dans ce Nord du monde qui ne vient jamais. Les erreurs qui sautent à la gueule mais que l’on poursuit. Immorales. Nathalie Yot chemine jusqu’à la faute. Au pardon aussi. Et l’on se laisse embarquer. Entre l’errance et la course poursuite. Le bien et le mal. La force et la faiblesse. L’ambivalence des sentiments. Et cette impression parfois d’assister à une séance de chamanisme. 

Les mots de Nathalie Yot s’enchaînent et s’entrechoquent. Fulgurants. On en perd le Nord. Mais on poursuit, happés par une force mystérieuse. Celle des mots. Libres. Saisis par cette langue brute et pure comme nous sommes saisis par cette sensation de froid tout au long du voyage et par la fièvre qui anime cette femme d’aller au bout. Quitte à s’en brûler le cœur. 

 

Ce premier roman marquant nous questionne sur les frontières intérieures que l’on dépasse, que l’on recherche, que l’on retient, que l’on transgresse. Ce qui dévaste et ronge. Jusqu’à gratter, gratter pour aller chercher au plus profond. Retirer la couche. Briser la glace, les codes et interpeller sur la morale. À en devenir dérangeant.

Le Nord du Monde est une expérience de lecture qui bouscule tout sur son passage, dont on ne se défait pas. Ancrée, gravée, pour longtemps. 

 

« J’ai cru qu’on pouvait se remplir et se vider à outrance, que le monde était glissant, la perte facile et sans aspérités. J’ai cru qu’on pouvait nager toujours, j’ai cru à l’insensé. J’y crois encore. »

 

Ce roman fait partie de la sélection des 68 première fois.

 

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