L'Un Dans l'Autre (blog de Isabelle Bonat-Luciani)

La Ballade silencieuse de Jackson C. Frank, de Thomas Giraud aux éditions La Contre Allée par Isabelle Bonat-Luciani (25/02/2018)

 

Cher toi,

 

Est-ce que toi aussi parfois tu te parles comme si tu attendais une réponse à venir de ta propre voix, même si elle est silencieuse tu le sais bien, mais quelque chose qui pourrait te surprendre parce qu’elle ne serait pas toi tout à fait ? Aujourd’hui, j’ai rencontré une part de silence, La Ballade silencieuse de Jackson C. Frank, le deuxième opus de Thomas Giraud. 

 

C’est toujours un moment d’impatience (et d’appréhension) d’ouvrir le second livre d’un auteur dont on a apprécié l’écriture à tel point qu’elle a laissé une empreinte en nous. Parce son Elisée [1] était venu sillonner des endroits, que cette ballade vient compléter d’une autre façon.

 

De Jackson C. Frank on a pu dire qu’il était « le plus connu des musiciens folk sixities dont personne n’ait jamais entendu parler », alors que son Blues Run The Game a été porté par Sandy Denny, Nick Drake ou encore Garfunkel. 

 

Il n’est pas question ici de biographie mais de roman, de chair pourrait-on peut-être dire, de bouts de pensées qui ont pu traverser et forger cet homme si cela était possible, frappé dès l’enfance par l’incendie de son école ayant tout ravagé. Il portera la marque de cet incendie dans sa chair, creusée par une greffe de la peau de sa cuisse pour reconstituer celle de son visage. 

Il sera celui qu’on place dans l’ombre sur les photographies prises à l’hôpital 

 

« Et si la misère fait vendre, c’est uniquement dans certaines limites bien comprises. C’est parfait lorsqu’elle s’accompagne d’espoir et de l’impression d’une solidarité efficace, mais elle est invendable, même pour certains journaux peu regardants, quand tout parait achevé, ne présentant que la douleur de la chair à nu, des peaux calcinées. Les photographes installent Jackson dans l’ombre, au deuxième plan ou au troisième même si l’on peut ».

 

Il sera celui dont le centre de gravité aura irrémédiablement changé.

 

« Ce n’est qu’un bout de peau mais il change toute la structure due son corps, se fait le centre de gravité, dans tous les sens du terme, point de rupture et de tristesse donc, également. Ce bout de peau a tout réorienté. »

 

La chair est ce point de rupture, cette gravité dont chaque geste et chaque son de Jackson C. Frank porte la marque, elle sera aussi son autre visage, un cadre, un espace clôt où, comme dans une peinture de Rothko dans laquelle il se reconnait et qui donnerait la forme et la couleur de sa musique.

 

« tout est fait pour enchâsser Quelque chose dans quelque chose. Enferrer ma musique. Et puis ne pas en dire trop, être sobre et économe. »

 

C’est lors de son séjour à l’hôpital qu’on lui offre une guitare, puis lors d’une rencontre avec Elvis qu’il fera de la musique un espace où être, être et le devoir-être. 

 

Si l’empreinte de ce roman a déjà fait son œuvre dans ma chair c’est parce qu’il sait si bien dire l’adolescence, Ils ne savent presque rien, restent en amont d’un désir quelconque sur ce qu’ils pourraient être, ce à quoi ils sont destinés, c’est aussi parce que les voix s’emmêlent et que la phrase de l’écrivain s’efface pour celle du personnage alternant les possibles  Pour la première chanson, pour sa première chanson, Pour ma première chanson, la main gauche moite sur le manche, sa respiration qui lui reste dans la gorge et les mots coincés en dessous ne l’aident pas,  

et c’est ainsi qu’on peut toucher au plus proche les silences de Jackson C. Frank. 

C’est aussi parce que la musique est une sœur de l’écriture et qu’ici il est question de construction du musicien, de processus.

 

Une chanson pour tenir, pour être droite, et même pour bien tomber, un peu comme on le dirait d’un costume bien coupé, doit entretenir un lien étroit avec un cadre, même s’il ne sait pas quel lien ni quel cadre. 

 

Hier soir j’ai rencontré les silences de Jackson C. Frank sous l’écriture de Thomas Giraud et qui au matin, emplissent les notes si mélancoliques de cet homme à une époque où la lumière était probablement plus de mise que les ombres. Une question de retard, donc. Il semblerait qu’il n’y en ait jamais vraiment, puisqu’aujourd’hui, d’une certaine façon, sa musique nous est révélée par une autre voix/e. Rien n’est donc perdu, et surtout pas le temps qui à présent lui est immédiat.

 

[1] Elisée, avant les ruisseaux et les montagnes, Editions La Contre Allée

 

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