Luxemburger Wort

Un article par Jeff Schinker, dans les pages culture du Luxemburger Wort, daté du 24 septembre :

Ex-comédien et ex-chercheur, Pablo Martín Sánchez nous dévoile, dans son premier recueil de nouvelles, sa passion pour Borges et l’Oulipo à travers de petites fictions en forme de dédales textuels où l’humour loufoque n’est jamais loin.

 

Si toutes les nouvelles ne se valent pas, la découverte d’un auteur qui voit la littérature comme champ d’expérimentation est fort jouissive. «Quand on ne sait pas quelle est la meilleure façon de révéler un secret, on choisit, dans le meilleur des cas, la ligne courbe ; dans le pire, l’arabesque. Parfois, on en vient même à écrire une nouvelle.» Depuis la publication, dans les années 40, de «Fictions» de Jorge Luis Borges, tout écrivain sud-américain souffre de l’héritage encombrant, écrasant, omniprésent d’un auteur qui réinventa fondamentalement la façon d’écrire et de lire de la littérature. Comme Beckett le fit pour le théâtre, Borges révolutionna la nouvelle en y ajoutant des formes inédites, une morphologie nouvelle, des mondes abstraits qui se déploient souvent sur quelques pages seulement. Borges concevait de véritables fictions métaphysiques, des casse-têtes insolubles, des «Rubik’s Cubes» fascinants.

 

Ces écrits étaient éminemment pascaliens: s’y déployait le contraste entre un univers infiniment grand et le destin – infiniment petit – des hommes. Face à l’influence inévitablement néfaste d’un tel auteur – hommage et copie sabotant tous deux l’autonomie de leurs successeurs – deux options restent à l’écrivain sud-américain à qui l’idée viendrait de tâter la forme courte: l’on peut commencer par essayer de se dégager de cette influence en faisant tout à fait autre chose. Une telle option est pourtant peu viable car souvent artificielle: se dégager de Borges, c’est se fermer les yeux sur le changement qu’il a opéré. Cela revient à s’aveugler sur le passé littéraire de la région dont on provient. Reste l’autre option, que choisit Pablo Martin Sanchez, et qui consiste à affronter le géant sur son propre terrain, comme l’indique déjà typographiquement le titre du recueil, la greffe du «r» dans le titre («Frictions», donc) parasitant l’oeuvre originale de Borges tout en s’inclinant devant elle. Le titre du recueil est programmatique: si Borges est le maître des labyrinthes textuels à enchâssements multiples, Martín Sánchez y rajoute un miroir, essayant d’enfermer le maître argentin dans son propre dédale.

 

Sous influence
Pourtant, Martín Sánchez ne serait-il pas Icare se brûlant les ailes du fait d’une ambition démesurée? Pas tout à fait. Sans parvenir à la cheville de l’époustouflant Borges, les «Frictions» que propose l’auteur sont tout ce qu’il y a de plus alambiquées sans être étouffantes ou (trop) prises de tête. On trouve dans le recueil, dont les nouvelles sont classées assez rigoureusement par longueur – la première partie ne contient que des nouvelles de deux à sept pages, la dernière des nouvelles de neuf à une vingtaine de pages -, un affrontement avec la Mort, qui se pointe chez le narrateur en T-shirt orange «avec un dessin de Donald », des rédactions d’élèves acerbes, une notice d’utilisation médicamenteuse pour les «Bécots », un drôle de poète aux doigts de crayon, une traité de poésie métrique – cette poésie qui ne peut s’écrire que dans le métro –, un portrait du dentiste en suppôt de Satan, un comédien qui désespère de faire rire un vieillard grincheux dans le public, un adepte de Bolaño qui n’ose s’adresser à son écrivain favori ainsi que des labyrinthes textuels et sémantiques qu’il serait un crime de révéler ici. Bref, la diversité est au rendez-vous, même si la qualité des nouvelles est parfois de niveau inégal. Cette diversité est subsumée par un style assez limpide, efficace sans effleurer pourtant la grâce stylistique d’un Borges. Martín Sánchez réussit à faire, dans un tour de passe-passe intelligent, de la lourdeur des influences une grâce. Il a l'insolence de piocher dans un réservoir d’auteurs chez qui l’intertextualité, qu’elle s’appuie sur des auteurs ou textes réels ou inventés, est elle-même souvent le point de départ à des fictions ludiques. Les clins d’oeil multiples dégagent le recueil de la lourdeur sous laquelle le projet aurait pu souffrir, faisant de Martín Sánchez non pas un nouveau Borges, mais un écrivain sud-américain d’autant plus prometteur que le sens de l’absurde qui se manifeste dans le recueil se joint, lors de certaines nouvelles, à la problématique des difficiles relations interhumaines. C’est lors de tels moments – comme par exemple l’enfant qui, dans ses rédactions, raconte les violences conjugales – que Martín Sánchez, peut-être involontairement, se range du côté de cet autre sublime et regretté nouvelliste que fut David Foster Wallace.

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