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Chronique publiée sur le site nonfiction.fr le 20 février 2019, par Fanny Verrax

 

Voyage au centre de la Terre avec Maylis de Kerangal

 

Au Nord de la Suède, la plus grande mine de fer au monde interroge les limites de la modernité.

 

On connaît Maylis de Kerangal pour ses descriptions ciselées d'univers inattendus - le monde de la transplantation cardiaque dans Réparer les vivants ou du génie civil dans Naissance d'un pont. Plus récemment, elle avait entrepris la tâche difficile d'écrire le drame de Lampedusa dans A ce stade de la nuit.

 

Ce nouvel opus, publié dans le cadre de la résidence artistique « Mineurs d'un autre monde », à l'initiative des agglomérations de Béthune et de Bruay-en-Artois et de la collection Les Périphéries des éditions de La Contre-Allée, s'intéresse à un autre univers : le monde de la mine, à partir d'une exploration de la mine de Kiruna, plus grande et plus septentrionale mine de fer au monde. Dans ce petit livre (moins de 150 pages), Maylis de Kerangal relève un défi de taille : mettre des mots sur l'ineffable de la mine. Car au-delà des informations factuelles, techniques ou historiques, c'est à un véritable jaillissement métaphorique que nous convie Maylis de Kerangal : le centre des open pits est comparé au « coeur d'une cible », comme s'il avait été foré par « une perceuse géante », ou « comme si l'on avait jeté un caillou dans une terre liquide ». Plus loin, la mine qui ne s'arrête jamais est assimilée à un « corps vivant » ou encore un « lieu total » :

 

« Un endroit dont la singularité tient, entre autres, aux différentes temporalités qui s'y entrechoquent, interfèrent, se réactivent, formant ce circuit troublant où l'on se déplace par un jeu de glissement continuel. Ou comment l'existence d'une mine en un lieu donné a provoqué une accélération de l'histoire. Suscité des migrations et sédimenté une culture, stimulé les sciences et la technique, aménagé un territoire, mobilisé le droit, l'économie, l'urbanisme, créé une sociabilité, engendré un langage. Dès lors, la mine s'érige en lieu politique. » 

 

Quelques portraits parsèment le récit, mais le personnage principal reste Kiruna, la mine et la ville qui s'est développée juste à côté. Les kilomètres de galeries souterraines ont tellement fragilisé le terrain que cette ville de 18 000 habitants va d'ailleurs être déplacée : un Kiruna 2 est en cours de construction pour remplacer le Kiruna 1, pour un coût total estimé à 35 milliards de couronnes suédoises (soit 3,3 milliards d'euros) : « La ville s'effondre : elle est peu à peu engloutie par la mine ». Maylis de Kerangal réussit le pari de décrire les enjeux de ce grand déménagement en évitant l'écueil de la contestation passéiste à tout-va et celui de l'enthousiasme naïf, en se contentant de poindre les contradictions inhérentes à ce projet qui se veut celui de la « transformation urbaine la plus démocratique du monde ».

 

La formule finale laisse cependant peu de doutes sur les intentions de l'auteure, qui fait de ce déménagement « la preuve topographique que l'on est ici dans l'une des ruines du capitalisme. » A l'heure où la Norvège vient d'autoriser un projet de mine de cuivre en Arctique, et où les changements climatiques ouvrent de gigantesques terrains de jeux dans le Grand Nord aux compagnies minières et d'hydrocarbures, il est essentiel de lire ce récit fin et toujours juste d'une mine emblématique, aux confins de notre modernité.

 

Le chronique est disponible sur le site original ici!

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