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Certains reptiles ont l'écaille souple

 

Ne lisez pas le résumé sur le rabat de la quatrième de couverture : il fait du texte d'Amandine Dhée une caricature, un genre de pastiche qu'auraient pu pondre les Inconnus, les jeux littéraires de France Culture, ou un situationniste se produisant pour la première fois devant la caméra. Mais lisez le texte : il répond à un besoin de notre temps (il est rigoureux), s'adapte à la demande du marché (il est court) et s'adosse à une valeur dominante de notre temps (la dérision des valeurs). Il est drôle, souvent, et évite – parfois de justesse - les écueils de son genre (littéraire, merci) : l'itération, la lassitude, la sécheresse. C'est cet évitement, ce jeu d'équilibriste qui font de La Femme brouillon une réussite : un texte qu'on peut vouloir relire (une condition nécessaire à l'écriture d'une recension), avec bienveillance (une condition nécessaire à l'écriture bénévole et non sadique d'une recension).



En forme d'anti-éloge de la maternité à la première personne, La Femme brouillon satisfait aux exigences morales et esthétiques de la critique militante : il entend démystifier, provoquer, moquer, subvertir les normes, dénoncer les mensonges qui baignent les institutions et les représentations de la maman - ce mot, probablement dans le peloton de tête des occurrences lexicales de la langue française, ne surgit qu'une fois dans tout le livre (p.52), avec les italiques qu'on réserve par convention aux langues étrangères. A l'inverse, le syntagme «mère parfaite», craint et honni, est régulièrement brandi comme porte-étendard de l'ennemi(e) - de l'ennemi(e) culturel(le) intérieur(e) - à arracher. 



Il y a sûrement beaucoup d'autobiographie dans ce livre, mais le simple lecteur, qui ne connaît pas l'auteure et n'a pas recherché d'information complémentaire sur elle, ne sait pas en mesurer la dose exacte. C'est heureux, car, aux dires de l'amoureuse de l'auteur de la présente recension, qui l'a lu avant nous, «cela lui a vraiment parlé et parlera à de nombreuses mères». Si ce texte parle aux gens, c'est donc qu'il est une parabole : il contient un fragment d'universel - un pléonasme commun à la bonne littérature et au mauvais manifeste. 



Les lieux communs («Ce connard de Larousse a menti. Ce n'est pas vrai que la maternité rapproche mère et fille», p.27), la novlangue («l'essentiel, nous dit-elle [la sage-femme], c'est d'être open», p.25), les euphémismes, les rituels, les lieux («les murs de couloir sont couverts de personnages de dessins animés maladroitement exécutés. Certaines cultures recommandent d'entourer le nouveau-né de belles choses. Dans notre cas, il aura vu Donald frappé de dysmorphie et sa mère dans la robe de chambre jaune à fleurs de l'hôpital», p.40), l'hypocrisie («la sollicitude de mes concitoyens est cependant à géométrie variable (…) en fin de journée dans les magasins, mon ventre rond s'estompe», p.23), les institutions («nous n'avons pas voulu connaître le sexe. C'est le premier cadeau que nous lui offrons : un sursis de genre», p.30), les injonctions inégalitaires, leur simplisme («j'ai le cerveau qui bouillonne, et on me répond en pictogramme», p.76), l'assignation au rôle («La cartographie de la ville change, il me faut maintenant connaître les lieux disposant d'une table à langer. Il y en a très peu. Le message est clair. Reste à la maison, où vivent les femmes et les bébés en fusion», p.64), et jusqu'à la honte de s'y conformer («je visionne des tutoriels sur internet, des vidéos amateures et au lettrage nunuche, la plupart du temps j'en ressors humiliée»), sont passés au hachoir à viande d'une ironie acerbe. N'y eût-il eu que cela, un long billet sur la blogosphère politique et/ou féministe eût convenu. Il aurait même pu mériter une notice – c'est le plus grand compliment qu'on lui fera - dans une encyclopédie de mai 68. Mais il y a encore plusieurs choses, dont voilà deux. 



D'abord, Amandine Dhée, dans une langue affûtée à la fraiseuse, est une productrice d'images talentueuse : leurs arrêtes affranchies jusqu'à la coupe tirent des pointillés entre la poésie en prose et le langage publicitaire. Très efficace. Les thèmes ? Ils sont nombreux. L'articulation des trois temps, qui se joue de part et d'autre de l'accouchement, de la - stricto sensu - génération : «pour une fois, je me sens du coté de la vie, sans le passé qui déborde et le futur qui inquiète» (p.52), l'observation clinique du corps, de la perception et du sentiment de soi («à quoi bon la pudeur ? J'ai trop de corps, j'en ai perdu les contours», p.43), etc. La question sociale n'est jamais loin, bien sûr.



Mais, ensuite, il y a sporadiquement de la place pour des injections de tendresse, façon béton expansé. Entre les micro-pieux de l'édifice dé-constructeur, laid par vocation, subsiste pas mal de la joie et de la consternation heureuse que le sens commun, laid par nature, adosse à la maternité. «Avec le bébé, ma voix n'est pas la même. Il dispose d'une tonalité rien qu'à lui, une radio pirate qui l'inonde de chansons sucrées. (…) ça m'allège de voir le monde avec les yeux du bébé. Il est un fulgurant remède au cynisme» (pp.51 et 52). La «femme-lézard», comme se désigne elle-même la narratrice, évolue alors sur un chantier vieux plus vieux que la modernité, celui des contradictions de l'individu parcouru de sentiments, d'idées et de représentations dissonants. Elle cherche la sortie, avec les mouvements saccadés et précis du reptile. Un zigzag préparatoire, comme un échauffement, avant l'appel au voyage et à la vie qui clôt le texte de façon somme toute silencieuse, modeste.



David-Jonathan Benrubi

 

le 24/02/17

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