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Article croisé sur le métier de poète par Jean-Pascal Dubost, le 01/06/2018 sur Poezibao. (lire l'article)

 

Juste après Le Vocaluscrit de Patrick Beurard-Valdoye1, paraissent presque simultanément deux autres livres qui traitent d’un même sujet : les conditions de travail du poète contemporain, et de vie ; tous deux sous un angle similaire : celui de l’anecdote. C’est malicieusement répondre au fait que la poésie et le poète marquent d’une présence anecdotique le champ social et le champ littéraire (et commercial). Mais si l’angle d’attaque est similaire, toutefois la qualité du traitement de l’anecdote n’est guère comparable. 

 

Christophe Hanna l’écrit dans son avant-propos au texte de Cyrille Martinez, « Logique de l’anecdote » : « Pourtant, et ce depuis Montaigne au moins, il est possible de repérer un usage bien spécifique de l’anecdote : elle sert de point de départ, et même de matrice au développement d’une écriture théorique. » Montaigne a eu recours au particulier pour élaborer une pensée de son époque, qui l’outrepasse ; et s’il écrit « je suis moy-mesmes la matiere de mon livre », on sait combien ladite matière est devenue édifiante.

 

À la différence de son illustre prédécesseur, Cyrille Martinez n’emploie pas l’anecdote pour ourdir l’essai dans ses propres textes ; de leur commencement à leur terme, ils racontent une histoire vécue, ne digressant que pour étayer l’anecdote ; on les rapprochera des historiettes de Tallemant des Réaux. En 24 de ces textes, il balaie diverses problématiques de la poésie contemporaine, fait un tour d’horizon non exhaustif mais assez complet et informé des pratiques sociales et littéraires inhérentes à ce microcosme. L’anecdote est, dans ce livre, une narration des faits, comportant un caractère objectif mais édifiant, souvent teintée d’une nuance d’ironie. Pour ce faire, l’auteur a eu recours soit à des péripéties personnellement vécues, soit à des faits rapportés par des tiers qu’il a récoltés par-ci par-là. La question de la rémunération du poète, de sa représentation, de ses pratiques littéraires et socio-littéraires et mondaines, de son image, en sont les principaux axes. Jamais le poète ni le milieu de la poésie ne sont angélisés ; ainsi le texte « Le poète performer qui se fit voler sa formule », dont le titre évoque la fable, relate comment le protagoniste de l’anecdote s’est fait piquer une idée de performance, une façon de plagiat qui aura rapporté plus au plagiaire qu’au plagié ; or, ce texte, au-delà d’une anecdote individuelle, pointe certaines manies de filer le filon trouvé par un plus inventif que les autres, repérables notamment dans le domaine de la performance. Non plus Cyrille Martinez ne donne dans l’onomastique : on croise la poète ou le poète, le poète reconnu, le directeur de centre, l’éditeur, le Centre de poésie, la biennale de poésie, le journal national etc. Proche de la figure allégorique, la neutralité par l’anonymie renforce les faits particuliers dans leur intention gnomique, fait alors loi générale, élargit et infère une réflexion. Tous les textes prennent place dans un questionnement global ; par exemple « Le poète qui avait honte » ou « Le poète et la bourse de création littéraire » abordent de biais la question des genres (poésie, roman, inclassable). Il n’y a aucune complaisance dans les anecdotes de Cyrille Martinez, et on relèvera sa capacité aussi à l’autocritique : les poètes ne sont-ils pas eux-mêmes responsables des brutalités dont ils se plaignent ? Ce qui rend le poète insupportable. (Le titre de l’ouvrage renvoie au texte éponyme narrant les agissements d’un poète prétentieux, investi ironiquement ici de l’atavofigure du poète...) Peu importe qu’on reconnaisse tels ou tels dans certaines situations, le propos n’est pas à ce niveau ; dénoncer n’est pas l’objectif. Ce livre est une galerie de portraits qui dégage une typologie du poète moderne. L’anecdote de Cyrille Martinez est une pensée voilée. Dans un style clair et journalistique, elle porte en elle ce que Christophe Hanna appelle une « certaine théoricité potentielle », s’élève au-dessus de la matière brute du livre, au-dessus du niveau zéro de réflexion, et quitte le microcosme poétique pour toucher au macrocosme et revenir audit microcosme et en mieux souligner les difficultés intrinsèques (résumées en une litanie : « C'est difficile pour un poète de publier dans les revues. C'est difficile pour un poète de faire des livres. C'est difficile pour un poète de trouver un éditeur. C'est difficile pour un poète d'être présent dans les anthologies. C'est difficile pour un poète d'être invité à des festivals. C'est difficile pour un poète d'obtenir des bourses. C'est difficile pour un poète d'aller en résidence et de s'y faire payer. C'est difficile pour un poète de gagner de l'argent. C'est difficile pour un poète de récupérer l'argent qui lui est dû. C'est difficile, pour un poète invité à faire une lecture à Limoges, Nantes ou Rennes, de ne pas céder quand on lui dit : Pourrais-tu avancer les billets de train ? on te remboursera. C’est parfois difficile, pour un poète, de se faire envoyer le numéro de revue dans laquelle est publié un de ses textes. C'est toujours très difficile, de se dire poète en société » - in « Le poète inédit »). La litanie ayant ici pour effet de brocarder une tendance à la plainte chez les poètes. 

 

C’est un livre maîtrisé qui, brassant une savante bibliothèque d’essais, d’historiettes, de fables, de caractères, de mémoires et de confessions, propose à l’intelligence du lecteur une autobiographie critique et mordicante et prospective de la poésie contemporaine, qui complète un corpus actuel et critique de la poésie contemporaine sur « l’utilité » du poète, ou de l’écrivain, son improductivité, et voisine avec le texte que Nathalie Quintane publia sur sitaudis : « Les poètes et le pognon »2, et avec quelques autres.

 

Contrairement à Cyrille Martinez, Sophie G. Lucas traite l’anecdote par le privé et l’égotiste et n’atteint pas la qualité du raisonnement inductif du premier. Le titre est un emprunt à un « petit poème en prose » de Charles Baudelaire : « Assommons les pauvres ! », texte assez caustique où le narrateur, après avoir rué de coups un vieux mendiant, voit « cette antique carcasse se retourner, se redresser avec une énergie que je n’aurais jamais soupçonnée dans une machine si singulièrement détraquée » et se rebeller, par là, lui rendre la pareille, assavoir des coups ; et en définitive, l’un et l’autre en venant à se respecter. La fable de Baudelaire est d’une vision philosophique atemporelle, sur un ton qui n’admet pas le fatalisme. 

La rébellion n’est pas ce ton qu’on voit monter comme le lait sur le feu, dans le livre de Sophie G. Lucas, et le poète (masculin générique) y reste enfermé dans l’image de ce pauvre assommé qui n’a de recours que de faire le dos rond dans l’écriture sous les coups qu’il reçoit. Mais alors, quoi fait que quasi les mêmes faits racontés ont dans le premier livre une portée qui excède l’anecdote, quand dans le second, ils ne font que faire pleuvoir sur ce qui est déjà mouillé ? Les raisons sont nombreuses.

 

Le premier texte d’Assommons les poètes ! « A part ça », est à ce titre représentatif, dès son incipit : « Et à part écrire, vous faites quoi dans la vie ? » Une question que les poètes auront certes quantité de fois entendue dans la bouche du profane ignorant et un tantet condescendant, ad nauseam, et qui aura maintes et maintes fois fait le tour des conversations du milieu poétique, mais à tel point qu’elle n’a plus aucune résonnance pénétrante (Cyrille Martinez évoque la question aussi, mais sous un angle moins candide) ; c’est un hyper-cliché devenu de la misère des poètes. On en relèvera une palanquée, de ces clichés, dans les textes de ce livre : « Un poète, ça ne fiche pas grand-chose », « Et pour ces jeunes gens, comme pour beaucoup d’autres jeunes gens, la poésie rime avec amour » ; mais en surnombre, ils alimentent le poncif plutôt que de le vider de sa moelle ; la poète met les pieds dans le plat sans en sortir. On trouvera de même, de-ci de-là, quelque métaphore éculée, comme celle reprise au conte qu’on connaît, et de façon enfantine, trop enfantine, douçâtre voire : « Demain je reprends la route. Des petits cailloux ont été semés derrière. Je retrouverai mon chemin. Je reviens dans quelques mois. Semer encore quelques cailloux » (censés mener vers la poésie, il va sans dire). L’accumulation de clichés, de poncifs et de métaphores archi-usées, rapportés à la personne de l’auteure et dans une langue plus teintée d’ingénuité que d’ironie écarte toute portée critique à l’anecdote, et ce quoiqu’elle essaie comme Montaigne de la traiter dans le mouvement d’une pensée : « La poésie n’est pas que lecture publique. C’est un texte écrit. Et cela se passe, aussi, entre le lecteur, le livre et le poète » (mais la banalité du propos, après tout ce qui s’est écrit d’intelligent sur le sujet depuis les années 60, laisse perplexe). Ce livre manque cruellement de fonds, et on lira avec plus de profit intellectuel la « Volte-face » de Patrick Beurard-Valdoye : « Aller vers l’autre par la parole, adresser, c’est mesurer l’intervalle qui me sépare de la voix de l’autre. Une sorte de mitoyenneté fonde l’emplacement de la voix, et le partage de la parole dans son étendue. Comment graver la mémoire du retour-né de l’écrit ? J’appelle cette transcription, garante contre l’oubli, vocaluscrit »3. On lit les textes d’Assommons les poètes ! comme on enfonce le doigt dans une substance molle, ça ne résiste pas. 

On ne trouvera pas ces clichés de plain-pied dans Le poète insupportable, mais au second étage de la lecture.  

 

Si dans Le poète insupportable l’identité des protagonistes ne compte pas, elle prime dans Assommons les poètes !, puisqu’elle est celle et uniquement de l’auteure du livre (ses résidences, ses lectures publiques, ses ateliers, ses auteurs de prédilection etc.) ; et si l’essentiel de sa matière est autobiographique (sinon (auto)fictionnelle), elle ne quitte pas les murs qui l’entourent, séjourne dans le cercle restreint de soi-même et ne propose aucune perspective, avec une écriture qui, au contraire de celle de Cyrille Martinez, poétise, dans le sens où elle tend à emporter l’adhésion du lecteur, non point par une savante rhétorique générant une implicite réflexion, mais en prenant le lecteur par les sentiments au moyen d’une gentillesse de phrase qui ne provoquera qu’une petite indignation, digne d’un hoquet passager. C’est ici, las, l’évocation du métier de poète par le petit « je » de la lorgnette. 

On arguera cependant que le présent ouvrage relève du témoignage, admettons, car « il s’agissait d’évoquer le travail d’écriture, la poésie, sous un angle léger, de remettre à sa place l’image du poète », écrit Sophie G. Lucas en postface (à propos de certains textes issus de commandes). Mais quand même, aborder la poésie « sous un angle léger » (qui recouvre l’ensemble de l’opus), n’est-ce pas abonder dans le sens de ce qu’attendent mécène et lecteur à l’estomac fragile, et se soumettre et obéir à l’air du temps, et être, comme le réprouve Christian Prigent, « ad hoc au bon chic d’époque », qui ignore l’existence des poètes, et laisser considérer que la poésie doit être légèreté naïve et « petits cailloux », toute propre, sans sueur sans odeurs ni merde ni boue ni glyphosate ? Ça a un petit air de printemps des poètes. 

 

On eût fort apprécié quitter l’image chromolithographique du poète malmené ; et que cette « antique carcasse », la poésie, se retournât avec une énergie insoupçonnée et se rebellât pour gagner le respect de ceux qui la regardent avec morgue. On ne quitte pas le culte du poète socialement maudit et de sa mission apostolique : « Alors comment conquérir un public jeune ? En faisant ce que beaucoup d’entre nous font déjà : aller dans les classes, de la primaire au lycée […] Et c’est là que nous conquérons les futurs lecteurs de poésie » : on entend le ricanement de Gombrowicz : « Ah ! le Verbe du Poète, la mission du Poète, l’âme du Poète ! »4. L’auteure croyant fermement, dans le même texte, que « le petit miracle des mots » aura lieu, voilà une thaumaturgie poétique qui tendrait à renforcer l’image du poète en élu. Tombant dans le piège d’une douce déploration sans incidence, elle glorifie indirectement le rôle du poète, et, in fine, obtient le contraire de son intention (« remettre à sa place l’image du poète »), le misérabilise et le sclérose plutôt dans une image d’Épinal. Les textes de ce livre, considérés les uns à la suite des autres, composent une litanie de la plainte, comme s’en amuse Cyrille Martinez. On est loin du risque (et plaisir) « aristocratique de déplaire » de l’auteur d’« Assommons les pauvres ! », et de sa causticité. Assommons les poètes ! appartient à la catégorie des livres accessoires que « le temps généralement [les] digère vite, sans renvois, sans crise d’aérophagie » (C. Prigent)5. On eût aimé une dimension plus politique et plus combattive, moins introspective, acquiesçante et quiescente.

 

En comparaison, l’anecdote, chez Cyrille Martinez, a des armes6. 

 

Jean-Pascal Dubost

 

1 Patrick Beurard-Valdoye, Le Vocaluscrit, Lanskine, 2017 ; ouvrage qui a été recensé sur Poezibao le 13 décembre 2017, et dont on peut lire des extraits sur le site le 22 septembre 2017.

2 Nathalie Quintane, « Les poètes et le pognon », sitaudis, 23 février 2015, lien ici.

3 Op. cit.

4 « Contre les poètes », une conférence de Witold Gombrowicz écrite en 1947, publiée dans la revue Kultura en 1951, et que l’auteur a intégré dans son journal (qu’on lira dans Journal tome I 1953-1956, Gallimard, 1995, pp. 465-479).

5 Christian Prigent, Une erreur de la nature, P.O.L., 1996.

6« Toi aussi, tu as des armes, essaie de t’en souvenir » écrit Hugues Jallon dans « Toi aussi, tu as des armes », poésie & politique, La Fabrique éditions, 2011.