Radio Campus Lille - Emission littéraire Paludes

Emission PALUDES 869 dans l'Arrache coeur 640, vendredi 1 juin 2018 sur Radio Campus Lille par Nikola Delescluse. (écouter l'émission)

 

« Je termine l'Arrache Coeur 640 avec un court texte de Patrick Varetz intitulé Rougeville et disponible aux éditions La Contre Allée dans leur collection Les Périphéries. C'est le premier texte que je lis de cet écrivain lillois né en 1958 à Marles-les-Mines dans le Pas-de-Calais. 

 

Rougeville est en quelque sorte un décalque de ce Marles-les-Mines. C'est une promenade élégiaque, comme l'indique le sous-titre à laquelle nous convie ici Patrick Varetz. Deux langues, deux voix vont s'entrechoquaient dans Rougeville, se rencontrent, se dressent comme en miroir l'une de l'autre.

D'un côté, la voix de cet homme qui revient sur son parcours, qui revient dans cette ville, pas physiquement présent mais par l'intermédiaire de la technologie moderne, avec Google Street View qui lui permet d'arpenter la ville de son enfance, de voir les ravages du temps, les transformations qui s'y sont opérées et surtout dans quelle mesure ce bassin minier a été totalement dévasté par la crise, et comment une certaine communauté a été remplacée pour laisser la place au capitalisme le plus triomphant, si tant est qu'il soit possible de triompher dans ce genre d'univers avec la crise économique et le sentiment de déclassement profond que les bassins miniers ont pu rencontrer, ce qui se manifeste ouvertement, notamment dans les urnes, à travers les scores du Front National qui sont devenus, dans ces bassins miniers désormais dévastés, extrêmement élevés. 

Et de l'autre, on a la voix de Rougeville elle-même, à travers des italiques, cette ville qui revient elle aussi sur son parcours et s'invente une généalogie liée à un personnage historique qui serait enterré dans une église du village.

 

Et ces deux voix vont peu à peu tisser un lien de deux impostures. D'un côté l'imposture de cette ville qui s'est bâtie peut-être différemment de ce qu'elle prétend, et qui surtout, bien qu'elle s'appelle Rougeville, est marquée par le noir, le noir du charbon, le noir de la défaite, le noir de la désillusion, le noir des ambitions écrasées, le noir de l'impossible départ et surtout le noir de toutes ces amertumes ressassées par des gens qui y vivent, qui aspirent tous à en partir mais n'en auront pas nécessairement l'occasion. Et de l'autre, il y a bien évidemment le sentiment lui aussi d'imposture qu'éprouve ce narrateur qui tente de revenir sur ses traces et sur son parcours, qui revient sur sa propre généalogie pour comprendre dans quelle mesure il a lui aussi tenté de s'écrire une autre histoire, une histoire totalement inventée et fictionnelle, grandiloquante et véritablement emphatique, qui a aspiré lui aussi à l'art, qui s'est délesté de son accent du Nord et qui a tout fait pour gommer les traces finalement de cette présence de Rougeville, de ses origines personnelles, intimes, de ce père et de cette mère qui sont présents dans le texte avec et la douleur du départ puisque la mère est morte et de l'autre la douleur de la présence puisque le père est encore là même si on sent bien que le retour est impossible vers cet homme contre lequel le narrateur s'est construit.

 

Et Rougeville, c'est bien sûr le rouge du communisme, c'est le rouge d'une ville qui s'est bâtie sur les revendications sociales et salariales, qui s'est bâtie sur cette communauté ouvrière qui a été abondamment enrichie par l'arrivée de très nombreux polonais lors de la grande époque des bassins miniers. Rougeville également du sang versé pour les combats sociaux. Rougeville des briques, bien évidemment, puisque les bâtiments sont très importants dans les descriptions qu'en fait Patrick Varetz : bâtiments actuels, bâtiments passés, bâtiments détruits. Tout un monde qui a changé, le coeur d'une ville qui s'est transformée. Le rouge irrigue l'ensemble du texte et l'ensemble de ce corps humain, de cet homme qui a cherché à échapper à son destin, à cette cuvette à laquelle il était visiblement condamné, et qui l'a amené peut-être à couper les ponts un peu trop rudement, à s'éloigner de ce qu'il était, à oublier sa propre personne. 

Voilà un texte que je vous recommande de Patrick Varetz, Rougeville, disponible aux éditions de La Contre Allée. »

 

Nikola Delescluse