Revue 303

Par Alain Girard-Daudon pour la revue 303

 

 

À la recherche du père perdu Fin 2013, la poétesse Sophie G. Lucas entreprend de suivre des procès en correctionnelle au tribunal de grande instance de Nantes. À la manière du grand poète américain Charles Reznikoff, elle veut «frotter l’écriture à la réalité, comprendre ce que ces procès disent de notre société». On voit ainsi que la poésie ne se tient pas hors du monde. C’est même le monde dans toute sa misère qui est ici relaté en textes brefs, violents, désespérants parfois, comme le sont ces faits divers qui arrivent quotidiennement près de chez nous. Ces récits de vies ratées sont servis par une langue sèche, brute, tendue à l’extrême, sans effets de dramaturgie. Ce serait superflu. Les faits suffisent. «Je m’explique pas mon geste. C’est quand j’ai bu. Je peux tout faire quand j’ai bu. Je suis des soins. J’ai jeté tout l’alcool de chez moi. J’essaie. J’essaie.» L’alcool revient toujours dans les parages du désespoir, et la drogue, le chômage. Le côté obscur de notre société nous est donné à l’état brut. «Il m’arrive de ne voir dans le box que des enfants perdus. Je voudrais croire qu’ils ne sont que des enfants perdus.» Sophie G. Lucas dit les choses sur le mode objectif de certains poètes américains, comme un témoin. Mais n’est-elle que cela? Il y a dans ce tribunal comme une ombre. Il y a dans la mémoire comme une présence qu’il faut bien éclairer. Un autre récit court le long de ce livre. C’est le récit du père de l’auteure. Intercalé entre les audiences du tribunal, il a pour titre La Longue Peine. C’est ainsi que l’on qualifie une punition dont on ne voit pas la fin. «Je n’ai pas assez tué mon père», dit-elle, puis «Je veux toujours remuer le passé.» Ce père coupable de quelques larcins, et surtout d’absence, incarcéré à Fontevraud, ne laisse presque pas de souvenirs, seulement des questions. C’est peut-être des réponses que la poétesse cherche dans la litanie des malheurs, pour ne pas être «témoin» de sa vie. «Comme on énonce des hypothèses dans un tribunal, j’émets des possibilités sur la vie de mon père. Je reconstitue des faits. À partir de pièces, de souvenirs, de témoignages. Mais je n’ai pas de vérité. Je ne sais toujours pas qui est mon père.» On aura compris que ce livre dur est aussi bouleversant, que ces histoires nous touchent et trouvent en nous des échos. Il est dédié «à nos mères, à nos pères».

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