Ricardo Piglia, Respiration artificielle, Andre Dimanche Editeur 2000 & Dictature et littérature en Argentine 1976-1983, José Garcia - Romeu, L’ Harmattan

 

Livres : Respiration artificielle - Ricardo Piglia - André Dimanche Éditeur & Dictature et littérature en Argentine 1976-1983 - José Garcia - Romeu - Éditions L’ Harmattan

 

"Respiration artificielle" est un ouvrage qui relève d’une catégorie à la fois intéressante et surprenante, à mi chemin entre la littérature et la politique : le roman militant. Écrit en 1980 par Ricardo Piglia, cette œuvre présente deux spécificités qu’il faut prendre en compte avant même de commencer sa lecture : il a été écrit en pleine dictature, par un auteur argentin qui, contrairement à d’autres, ne s’était pas exilé à l’étranger et était donc soumis à une censure drastique.

La dictature en Argentine s’est déroulée de 1976 à 1983. Elle est issue d’un coup d’état militaire, menée par le général Videla, et a périclité en 1983 suite notamment à la défaite de l’armée argentine en avril 1982 et à l’échec de la guerre des Malouines (avril-juin 1982). Menée par la junte militaire, elle comportait un certain nombre de caractéristiques, dont la plus atroce était la disparition de toute personne considérée comme opposante au régime, souvent suivie de sa torture puis de sa suppression.

Le régime était aussi fondé sur les valeurs du paternalisme et du nationalisme. La patrie, mère de tous les argentins, tenait un rôle unificateur et produisait un modèle exemplaire, et il fallait s’identifier à ces valeurs dont le ciment étaient la religion et la famille. Cette idée unificatrice s’asseyait et se légitimait par le discours autoritaire, ce qui laissait peu de place à la diversité ou à l’expression d’un avis contestataire. Dans ce contexte, le rôle de la parole est primordial. Comme toute dictature qui se respecte, le régime a muselé et annihilé la liberté d’expression, sous toutes ses formes, que ce soit dans la presse ou la littérature.

Ce qui nous intéresse ici est la place de la littérature. Pour la contrôler, le régime en place a eu recours à la méthode de la censure, dont la dénonciation nous amène à l’étude de "Respiration artificielle". L’action se passe, au début du livre, en Argentine en 1979. Le héros, Marcello, tombe un jour sur les lettres d’un oncle éloigné, Enrique Ossorio, et tente à travers celles-ci de retrouver des indices concernant la généalogie familiale.

Le décor étant planté comme tel, on s’attend forcément à une intrigue, un jeu de questions réponses épistolaires qui permettrait au lecteur de découvrir au fil du livre l’histoire de la famille Ossorio. Mais cet ouvrage devient vite déroutant. Il casse en effet tous les schémas narratifs classiques auxquels on pourrait s’attendre.

La narration passe de la première personne au roman épistolaire, puis brusquement, on passe à la troisième personne, puis à un monologue, puis au dialogue, puis à la discussion collective. De plus, les repères de lieu sont souvent bouleversés, et celui du temps évolue aussi constamment. Ce changement spatio-temporel, digne de la science fiction, finit de plonger le lecteur dans un chaos narratif, duquel il aura l’impression de ne jamais pouvoir sortir.

On en vient alors à se demander pourquoi Ricardo Piglia aurait écrit un roman qui n’aurait ni queue ni tête ? Pour trouver les clés intellectuelles qui vont aider le lecteur à décrypter ce langage, il faut absolument se procurer l’ouvrage de José Garcia- Romeu, "Dictature et littérature en Argentine".

Dans un premier temps, José Garcia- Romeu décortique et explique les mécanismes généraux de la censure, puis s’intéresse à "Respiration artificielle". On apprend grâce à ce livre qu’en réalité, Ricardo Piglia a trouvé le moyen d’écrire un roman contestataire, en pleine dictature. Il nous dit également que l’auteur a délibérément brisé la continuité du récit pour brouiller les pistes et faire comprendre de façon subtile et implicite au lecteur certaines vérités qu’il valait mieux taire à l’époque.

Il renvoie aussi à des références historiques, philosophiques, qui vont à l’encontre de l’image paternaliste prônée par le régime politique. A l’image de cette phrase que l’on peut lire à la page 19 du livre : " Quelqu’un, un critique russe, le critique russe Iouri Tynianov, affirme que la littérature va de l’oncle au neveu ( et non du père au fils). "

Le livre de José Garcia- Romeu s’avère donc indispensable pour comprendre en profondeur celui de Ricardo Piglia, et arriver à la conclusion que "Respiration artificielle" est au fait une métaphore de 213 pages, dont le but est de dénoncer une situation qui a duré sept ans…