Un dernier livre avant la fin du monde

Antoine Mouton – Chômage monstre

 

Mais les mots ont des mains et en caressent d’autres sans qu’on s’en aperçoive.

 

Magnifique recueil de cinq poèmes qui disent l’aliénation des corps au monde du travail, Chômage monstre est un véritable monument.

Il transperce certes avec humour mais surtout avec une justesse et une puissance hallucinante le mal-être d’une société régulée par l’emploi, malaise auquel il donne corps dans une langue totalement libérée des contraintes.

Le premier texte est une note en forme d’excuse rédigée sur une addition, à l’attention du serveur. Celui qui a écrit cette note est sans emploi et ne paiera pas. Ou plutôt il payera d’un poème et non d’argent. Fidèle à cette phrase de Boris Vian : « Je n’ai pas besoin de gagner ma vie : je l’ai », l’homme en question règle avec humour la dette au cafetier. Mais au-delà de l’impayé il pointe surtout l’inhumanité de rapports désormais viciés par l’argent. Derrière le serveur se cache un humain, derrière le mauvais payeur flamboie un poète :

Or si vous m’aviez demandé
– comme je l’ai fait pour vous –
si je gagne bien ma vie,
 je vous aurais dit tout de go
qu’à vrai dire je la gagne pas, ma vie.
 Je la dépense et l’emprunte, 
puis la perds invariablement.

Belle entrée en la matière : dynamisme et légèreté revigorante, propos sous-tendu qui pousse à y songer. Quel est ce lien qui n’existe plus entre l’homme qui travaille et celui qui ne travaille pas ou plus?

Peut-être nous est-il expliqué dans le poème qui suit : « Le problème de la division » ? Antoine Mouton y décortique la relation au travail et travaille les corps.

Manger le caillou/travail ou être mangé, avoir un caillou dans la bouche, avoir une bouche vide ou ne pas avoir de bouche et ne pas être entendu.

Digérer le caillou, devenir le caillou, être à son tour mangé par celui qui ramasse le caillou. Le travail fragmente, le travail sépare, le travail renvoie aux plus primaires des instincts. Manger, être mangé, digérer, diriger, diviser, avoir faim, avoir peur de la faim.

Dans les très nombreuses notes de bas de page qui accompagnent le poème, Antoine Mouton travaille la langue, joue avec les mots et leur donne un corps, un corps pour toutes les autres parties qui manquent et pour distiller une pointe d’humour dans cette angoisse métaphorique, dans le cannibalisme grotesque d’une société régie par la puissance normative du travail.

« Maintenant ». Battre en retraite et s’enfermer. Se méfier. « Maintenant » est une liste d’injonctions qui en disent long sur un état paranoïaque qui couve. Il y a le narrateur et il y a le reste du monde. On imagine quelqu’un qui vient de perdre son emploi : « Il ne faut pas laisser croire que quelque chose se passe ». Qui dit perte d’emploi dit contrôle, dit méfiance, dit surveillance, factuelle et fantasmée :

Ils ont l’œil. Il te reste l’image.

Comment fonctionne la communication ? Fonctionne-t-elle ? A-t-elle jamais fonctionné ? Qu’entendez-vous de ce que je dis ? Qu’en comprenez-vous ? « Dire/Entendre/Penser », quatrième poème sur la difficulté à manier un langage devenu creux. La difficulté à entendre, comprendre, se faire entendre et même s’entendre penser dans la nuée.

j’ai mis les mots à la banque je les fais fructifier j’ai négocié un bon taux d’intérêt ce que j’entends m’intéresse je ne réponds rien je garde pour moi pour le futur en cas de besoin j’ai placé mes pensées sur des valeurs sûres car moi je ne suis sûr de rien pas même de ma présence.

Angoisse fondamentale face à l’incommunicabilité. Antoine Mouton déploie les mots, joue des sons comme des sens et redonne vie au langage. Salutaire.

« Après quoi », sous-titré « Chômage monstre » clôture le recueil et laisse exploser toute la révolte qui palpitait sous les mots, dans les poèmes précédents comme dans les intermèdes.

remplir les sacs les porter les vider ramener les sacs tout recommencer
le ressac du travail
le bégaiement de l’ordinaire sous l’aboiement de l’ordre

Savoir que l’on est enchaîné pour mieux se libérer. Plonger tout entier dans l’absurdité, dans la difficulté d’une situation injuste, abconse dans laquelle le mot « travail » prend tout son sens étymologique.

Perdre son temps, détruire son corps, enchaîner les mots dans un souffle, se révolter, être perdu, arriver presque à bout de son souffle et puis lancer le cri libérateur.

parti pour voir la mer j’ai vu la rive, la mer veillait
un rêve finit
il reste l’être
reste à savoir où ce qui rêve en moi rêve désormais

Un dernier poème, exaltant, puissant, d’un livre qu’on referme le cœur et l’esprit grands ouverts. Un livre qui donne espoir, qui habite nos solitudes et pour lequel on est infiniment reconnaissant. Un livre qui fait tout simplement un bien fou.

 

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