Comme en parle Jérôme Skalski

L’ouvrage aurait pu s’intituler « Gramsci face au grand écran ». Son titre pousse le paradoxe jusqu’à y placer le grand Florentin. Pablo Iglesias Turrion, professeur de science politique à l’université Complutense de Madrid devenu, depuis la publication de cet essai en espagnol, secrétaire général de Podemos, s’explique sur ce choix dans l’avant-propos et le premier chapitre. Pourquoi Machiavel ? Parce que le penseur de la fin de la Renaissance fut l’initiateur d’une problématique inédite dans la tradition politique occidentale. Celle interrogeant, en dehors de toute perspective apologétique, de justification, ou utopique, de contestation transcendante, la production et la reproduction du pouvoir. Il sera suivi sur ce chemin par Hobbes, Spinoza, Sade ou Lénine pour n’évoquer que les classiques. « Le conseiller florentin, explique l’auteur, fut le premier à dire que le pouvoir est, avant tout, une relation sociale et un ensemble de production d’hégémonie idéologique d’un groupe contre un autre. » La question ? Comment le pouvoir s’y prend-il pour engendrer le consensus par lequel il s’exerce et se constitue comme pouvoir ? Elle rebondit dans le cadre de la société médiatique qui est la nôtre avec l’apparition des arts audiovisuels et, en particulier, du cinéma. Une interprétation superficielle de l’affirmation marxienne et engelsienne selon laquelle l’infrastructure économique constitue la détermination « en dernière instance » de la société humaine a longtemps oblitéré l’approche de l’effectivité des infrastructures idéologiques dans la tradition marxiste. Elle s’appuie sur la polémique des jeunes Marx et Engels critiquant le phantasme théologico-philosophique d’une efficience démiurgique de la pensée universitaire de leur époque – l’idéalisme classique allemand et ses reliquats post-mortem. Antonio Gramsci fut, parmi les marxistes assumés, l’un des premiers à revendiquer « la critique de la culture et des idéologies dominantes comme la tâche principale de l’investigation politique » et à poser que « la politique se trouve non seulement dans l’État et ses institutions ou dans l’État en tant que dispositif institutionnel dérivé et au service de l’ordre économique, mais aussi dans la culture médiatique en tant qu’espace générateur des imaginaires et du sens commun, lesquels sont indispensables dans la compréhension des consensus qui n’ont jamais cessé de configurer ce que l’on appelle pouvoir », souligne Pablo Iglesias. Assumant, « en toute modestie », cet héritage gramscien, s’ensuit une série de parcours critiques auquel nous convie l’auteur parmi une demi-douzaine d’œuvres cinématographiques aux côtés, entre autres, de Slavoj Zizek, Bertolt Brecht, Giorgio Agamben, Frantz Fanon ou Judith Butler. Le seul regret à la lecture de cet ouvrage engagé à « penser avec le cinéma et résister » aux « représentations hégémoniques », mais le fait plaide résolument en sa faveur, c’est qu’il soit trop court. (voir ici)