Encres Vagabondes

 Le narrateur (argentin) emploie la première personne et commence le récit par un portrait de son père, ancien marin roumain exilé à Buenos Aires, après être passé par Paris. Le narrateur s’installe à Paris et décide de rédiger une biographie romancée de Józef (Conrad) d’origine polonaise mais écrivain de langue anglaise, tandis que son père (du narrateur) lui envoie les cahiers de son roman. Il séjourne également ou fait des références au Kent, à Madrid et à Berlin. Tout cela semble compliqué mais la lecture est simple, bien rangée dans des chapitres concentrés sur le père, Cimetière Club 1 et 2 qui ouvrent et closent le récit, commence par l’enterrement de la mère et finit par l’enterrement du père et la révélation finale, Pent Farm 1, 2, 3 et 4 sur la vie de Józef en alternance avec La Déroute 1, 2 et 3 qui forment le roman du père.

            Comment se pouvait-il qu’une lecture erronée, une lecture exagérée, pour le moins, exerce une telle influence sur la vie de l’allemand ? Cela n’allait-il peut-être pas plus loin que l’obsession de se chercher et de se trouver dans les livres. De se chercher dans n’importe quel livre pour se trouver dans l’un d’eux, quel qu’il soit. (Je me dis, bien entendu, que c’est ce qui se passe en moi quand je reconnais dans Józef des éléments de mon père : un excès de foi dans les livres, de foi dans la littérature.

            Tout cela est fluide car les chapitres bien séparés dans la table des matières sont poreux. Ainsi la biographie de Józef donne l’impression, outre qu’elle est en train de s’écrire sous nos yeux, d’être un peu celle du père et contient une sorte d’autobiographie du narrateur et bien sûr des anecdotes qui parfois ressemblent à des nouvelles (au moins une fait référence à Marcel Aymé) et le roman du père à un roman de Conrad. Le réel entre dans la fiction et l’ensemble des fictions forme un récit sur l’identité du père et le rapport à la langue maternelle qui devient fantôme et la langue étrangère.

            … un jour, je m’aperçus que je n’avais plus besoin de me pencher en avant quand on me parlait en français ou quand je m’asseyais devant le téléviseur, non pour regarder de vieux chanteurs de tango, mais des programmes français récents.

            À vrai dire, Józef était le premier homme qu’elle entendait parler anglais avec un clair accent étranger. Le premier homme né dans une autre langue et transplanté en anglais. Le premier homme amputé – à demi amputé, préférait-elle – de son étrange langue maternelle : ce polonais pas entièrement évaporé car il survivait dans son accent, dans les gestes dont il ornait son discours et peut être dans la structure de certaines phrases alambiquées.

            Je ne téléphonais que très rarement à mon père de Paris. En revanche, je lui écrivais, et je recevais ses réponses écrites dans un espagnol correct, bien que parsemé de fautes. En lisant ses lettres, et en me heurtant à ces fautes, moins de grammaire que d’orthographe, il m’était impossible de ne pas entendre sa voix grave et râpeuse, de ne pas entendre cet accent étranger qui ne semblait jamais lui causer la moindre inhibition.

            Mais cela a aussi à voir qu’ayant ouvert le livre au hasard, je lis une citation de Dos Passos en épigraphe : « il est possible d’arracher un homme à son pays ; il est impossible d’arracher son pays du cœur d’un homme. » Je lis ces mots et je me dis que mon père les aurait peut-être désapprouvés.

            Eduardo Berti, l’oulipien, nous livre un fabuleux récit, drôle malgré la gravité du propos sur l’exil et la quête de la langue, de la littérature, avec un soupçon de roman policier joyeux.

 

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