Fils de lectures

Un billet de Marc Ossorguine, daté du 19 juin :

Dans ce court livre, l'auteur de ce qu'on a désigné en Espagne comme les romans de la mémoire - cinq romans ouvrant les portes de la mémoire des vaincus oubliés du franquisme (La Couleur du crépuscule, Maquis, La Nuit immobile, L'Ombre du ciel et Cet hiver-là dont seul les deux premiers sont à ce jour disponibles en France) revisite son travail, retissant les liens entre réalité et fiction, entre mémoire et littérature, entre témoins et œuvre littéraire.

Un texte un peu paradoxal qui peut sembler aussi un drôle de pari éditorial, l’œuvre d'Alfons Cervera n'étant pas encore complétement traduite et le livre en question n'étant pas à ce jour publié dans sa langue d'origine. Cela pourrait du coup sembler ne s'adresser qu'aux "afficionados" (mais le mot résonne bizarrement concernant cette œuvre unique, exigeante dans sa simplicité et sa poésie), aux connaisseurs qui ont lu les éditions françaises, voire plus en se plongeant dans le texte original. Complété par des photos qui n'ont rien de spectaculaires, qui sont comme le quotidien dont on parle peu, comme la mémoire que l'on oublie et que l'auteur traque de livre en livre, ces chemins reviennent sur l’œuvre autant que sur les pas de l'écrivain. Il n'est cependant pas indispensable de connaître l’œuvre pour comprendre le chemin et le suivre car il nous parle simplement de mémoire, une mémoire qui est aussi la nôtre. Celle des lieux que chacun a connu, que chacun se remémore en les réinventant, qu'il soit écrivain ou pas.

Sans démonstration ni psychologisation pédante, simplement par la remontée paisible aux sources, Alfons Cervera nous parle de notre propre mémoire, de nos propres souvenirs, dont l'exactitude ou l'inexactitude est de bien peu de poids face à ce qu'elle nous dit du présent et de notre identité, aussi brouillée et confuse soit-elle. No existe el pasado, le passé n'existe pas. Il n'existe plus. Ce qui existe c'est ce que nous en racontons, ce que nous en faisons, aujourd'hui.

Le lecteur qui aura accompagné Sunta, Royopellejas et Ojos azules sur les sentiers de la Serranía Valenciana pourra être tenté de partir à la découverte du double "réel" de Los Yesares, le village ré-inventé des romans d'Alfons Cervera, d'aller sentir les odeurs et toucher les murs, de tendre les bras dans l'espace des rues de Los Yesares / Gestalgar. Mais c'est peut-être surtout nos propres lieux de mémoire, ceux qui nous habitent bien après qu'on les ait quittés, dont l'auteur éveille le souvenir, les bruits, les odeurs, les visages et les voix... à la fois perdus et impossibles à perdre tout à fait. Se lève alors en nous l'humain qui se souvient "des voix chères qui se sont tues" (Verlaine) comme des paysages et des maisons que des mains humaines ont effacés ou défigurés. On se découvre une nostalgie, discrète mais tenace, qui fait plus que nous appartenir : qui nous tient et fait de nous ce que nous sommes.

Bien plus que le témoignage d'un écrivain sur le processus de la création littéraire, de la construction de la fiction romanesque, c'est d'humain et d'humanité que nous parle Alfons Cervera, de ces êtres de mémoire que nous sommes. Toujours aussi magnifiquement restituée par Georges Tyras, le dépouillement, la simplicité première et la poésie de la langue de l'auteur nous touchent et nous font toucher notre propre humanité avec une puissance tranquille qui peut nous marquer bien plus profondément que de plus spectaculaires et théâtrales écritures.

Merci à l'éditeur pour ce précieux petit livre, qui dit et provoque tant avec si peu.

 

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