La Dimension du sens que nous sommes

Chômage monstre, Antoine Mouton

Antoine Mouton est poète, et c’est en tant que poète qu’il aborde le thème. Un thème qui ne se laisse pas si facilement abordé au demeurant, sous cet angle. Mais une matière tout de même, que l’on peut travailler. Sous l’angle des sommes dues par exemple, dans le premier poème. Sous l’angle de la faim, du besoin de partage, de la soif d’être encore de ce monde, de ce qui reste inscrit dans la chair et l’esprit quand les raisons de cette inscription ont disparu. Le narrateur l’avait bien spécifié. Il avait pris la précaution de bien demandé au garçon de café, guindé comme il se devait naguère, tiré à quatre épingles, si les notes non réglées lui étaient retenues. Il avait pris soin de lui en quelque sorte, s’était intéressé à sa profession, ses manières, ses révélations : les clients comme des patients, souvent prompts à s’épancher. Le travail est une chose dure, qui vous marque à jamais, se consigne dans votre être et y dure au-delà de toute espérance... Il en convenait volontiers. Lui qui n’en avait plus et dont les gestes témoignaient encore de ces années où tout son corps avait été contraint de s'y plier. Il avait mangé. Plutôt bien. Et puis il était parti sans payer. Lui laissant un poème sur la table, pour tout lui expliquer. Le travail est une chose effarante. Comme un caillou. Antoine Mouton file la métaphore : ce devenir caillou qui nous pend tous au nez, cette pétrification, cette ossification si l’on peut dire. Autant la prendre avec légèreté, puisque cela n’en vaut plus vraiment la peine dans ce monde de pierre où seuls quelques élus disposent encore de leur corps, quand tous les autres soit en sont privés, soit en subissent l’horreur. Il faut donc pouvoir le mettre à distance ce travail, et la poésie est là pour nous y aider. Qui nous secourt dans cette civilisation pétrifié de croyances ineptes. Mais parfois Antoine Mouton rompt avec toute distance et plante entre deux paragraphes un vers qui effraie. Blesse. Terrifie. L’air de rien. Il faut s’accrocher. Sa poésie se relance alors comme obsédée par cette part qui nous a été arrachée, drossée par le grand vide de nos vies épuisées. Il faudrait courir, mais nous n’en avons plus la force. Épier au moins les pas de ceux qui déjà sont sur nos trousses, dans ce monde sans escale, dans ce monde impérieux où dire est devenu une tâche impossible tant ils nous ont menti. Il faudrait. Mais on ne peut plus. Vivre est devenu comme une plaie que rien ne referme. Personne n’a désiré cette vie-là !

 

Pour lire directement l'article sur le blog, c'est par ici!

Pour aller plus loin