La Marseillaise

Un article écrit par Paul Goiffon le 15 juin 2015 :

Tant de peurs et si peu de reproches pour le magistrat anti-mafia

Pour son cycle sur la peur, le MuCEM accueillait jeudi Roberto Scarpinato. Qui a appris à vivre avec.

La peur l’accompagne depuis 25 ans. La peur de mourir, de voir mourir les autres et toutes celles qui en découlent. La peur de ne pas être à la hauteur des attentes, la peur de voir cette peur finir par gagner. S’il est des conférences auxquelles le juge Scarpinato hésite à participer, tant l’homme est peu affable sur lui-même, celle de jeudi soir, au MuCEM n’a été sujette à aucune hésitation. “La peur : raisons et déraisons” a tout de suite trouvé écho dans l’esprit de celui qui représente, pour certains, le dernier espoir de ne plus vivre dans la peur.

« En quelque sorte, je pense être devenu au fil du temps un clinicien, un praticien de la peur. J’en ai même tiré une sacrée connaissance » déclare-t-il en préambule de son intervention qui, au pupitre, durera près d’une heure. Une heure durant laquelle le magistrat parlera de ses aînés, les juges Falcone et Borsellino, morts pour avoir voulu ramener l’autorité dans une Sicile livrée à Cosa Nostra ; de la corruption, cette terrible maladie qui, si elle n’est pas prise à temps, se répand de la base au sommet de l’Etat.

Collectif et peur primale

La peur, elle, est diffuse. Parce que les « vrais mafieux sont des spécialistes des rapports humains. À Palerme, les meilleures paroles sont celles qui ne se disent pas. Il faut savoir décrypter les non-dits, les attitudes. Ici, quelqu’un qui demande des nouvelles de vos enfants peut en réalité les menacer indirectement et une invitation à déjeuner peut cacher votre dernier repas. De votre survie dépend votre capacité à analyser les signes ». Les mots sont pesés et sous le regard des deux fonctionnaires de police qui ne le quittent jamais, Robert Scarpinato livre une analyse psychanalytique de cette peur, véritable arme de persuasion massive de Cosa Nostra.

« La peur primale, celle de l’enfant, c’est la solitude. C’est la peur d’être abandonné et livré à soi-même. Donc, le seul vrai remède contre la peur, c’est d’être tous ensemble pour la combattre », explique-t-il. Il dit l’avoir vécu lui-même, lorsqu’au lendemain des assassinats de Falcone et Borsalino, les magistrats « survivants » se sont retrouvés dans le palais de justice de Palerme, quand dehors, une foule immense leur demandait de remettre l’Etat à sa place, « celle du père, qui rassure et qui protège ».

Sans cette foule, Roberto Scarpinato se demande encore s’il aurait trouvé la force de continuer son combat contre la mafia. « Face à elle, il faut créer le collectif et ainsi engendrer un cercle vertueux. Car c’est en construisant les personnes que se construit la démocratie. »

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