La petite revue

« L’étrange mémoire de ce que nous n’avons pas vécu »

 

Alfons Cervera appartient à la génération des fils, ceux à qui on a tu le passé et qui tentent par l’écriture d’affronter les fantômes qui ont hanté leur enfance. « Un autre monde » est une adresse au père mort, une réaction à son silence, métaphore de celui de l’Espagne sur la guerre civile et les années de dictature. Dans le dialogue fantasmé qui s’engage tardivement – vingt ans après la mort du père – , les voix de l’enfant, de l’adulte et de l’écrivain s’entremêlent autour d’une même interrogation : la littérature peut-elle combler le silence ? Pour Alfons Cervera, l’écriture est un acte profondément intime, une nécessité. Mais elle est aussi « pleine de lacunes, d’espaces blancs, de vies et de morts ». Empreinte de poésie, elle respecte les ombres et leur discrétion, elle ne cherche pas le faux réalisme de la narration historique. C’est une écriture en biais, en marge du récit, qui s’attarde sur des traces – images et souvenirs déformés du passé.

 

Le père était-il boulanger, laitier, acteur de théâtre ou républicain emprisonné pendant des années ? Le portrait fragmentaire qui en est dressé ne prétend pas à la reconstitution biographique, mais à la quête du sens passant à la fois par le souvenir et par le dialogue avec d’autres auteurs. Pour l’écrivain, la littérature ne cherche pas à atteindre la vérité, mais à dessiner subtilement la place de l’auteur dans la constellation d’ombres qui peuplent le passé et le présent. « Les livres ne se terminent jamais, ils sont là, les uns à côté des autres, comme les vies qui ont fait leur apparition dans ce parcours quelque peu chaotique […] ». Cette œuvre profonde offre un regard subtil et poétique sur la mémoire et l’écriture.

 

A.K.


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