Les bonheurs de Cassandre

 Tea Rooms  est un texte très fort. Publié en 1934, il raconte le quotidien d’un salon de thé à Madrid. Loin d’être simplement un roman social illustrant  la vie des salariés alors que la crise économique se fait plus gravement sentir, le récit met en scène avec précision les clients et employés qui fréquentent ce commerce dans lequel Mathilde parvient à se faire embaucher.

 

Alors que le chômage monte et que le travail se fait rare, la misère règne dans les quartiers modestes de la capitale espagnole. Il s’agit bien plus de survivre et de  nourrir sa famille que de gagner de quoi vivre décemment dans les rues de Madrid. Les gérants et directeurs des entreprises et commerces font partie des gens aisés et n’hésitent pas à profiter de leur position privilégiée pour exploiter leur personnel. Luisa Carnés en fait un portrait sans concession ; le propriétaire du salon de thé est surnommé « l’ogre » par ses employés.  L’homme qui reçoit Mathilde en entretien pour un travail de bureau est gros et chauve et « une salive brune perle aux commissures de ses lèvres. ». L’autorité des responsables et leurs exigences sont difficiles à supporter. Les vendeuses travaillent dans des conditions sociales précaires ; leurs jours de congés sont souvent susceptibles d’être supprimés. Leurs heures de présence sont nombreuses avec peu de pauses ; elles sont fatiguées et ont sans cesse mal aux pieds. 

 

La situation économique dans la ville est telle qu'une partie de la population est contrainte d'accepter des emplois inférieurs à ses compétences ; Mathilde cessera de postuler comme mécanographe pour être embauchée comme vendeuse dans un salon de thé. Outre le fait de toucher un salaire moindre que ce qu’elle aurait pu décemment gagner, l'obtention de ce poste se teinte d’une sensation d’échec, le sentiment d’être sous-estimée, de ne pas réussir à faire valoir ses aptitudes réelles.

 

Alors que les mouvements de grève se multiplient, que les ouvriers se syndiquent et se retrouvent pour protester contre des conditions de travail et  une exploitation abusive, Mathilde et ses collègues s’inquiètent de ce mouvement qui gronde dans les rues de la ville ignorant comment réagir, sachant à quel point elles sont susceptibles d’être renvoyées à tout moment.

 

 Le roman montre l’envers du décor du salon de thé, « une maison distinguée » de Madrid comme la responsable de l'établissement le caractérise.  Aux pâtisseries fraiches et au service impeccable exigé des serveurs s’oppose le local sale et puant dans lequel se changent les jeunes-femmes ainsi que la présence de souris qui s’aventurent jusque sous les comptoirs.  Entre Esperanza la doyenne qui a plus de cinquante ans et Felica, qui n'a  que dix-huit ans, Trini, Clara, Laurita et Marta, les histoires de chacune concourent à faire un portrait hétérogène des femmes qui travaillent avec Mathilde. 

 

Luisa Carnés est né à Madrid en 1905 dans une famille modeste. Elle a commencé à travailler à onze ans.   Tea Rooms est inspiré de sa propre expérience dans un salon de thé où elle a été employée. Autodidacte, elle réussit à devenir journaliste et romancière. Obligée de s’exiler au Mexique en raison de son engagement au parti communiste, pays où elle décèdera en 1964, elle a été  oubliée dans son pays où elle avait été saluée néanmoins comme l'une des meilleures écrivaines de sa génération. Redécouverte et rééditée en Espagne,  ce sont  les éditions de la Contre Allée, en France,  qui  de la traduire et de la faire connaitre.