Version libre / Les amis du grain des mots (François Jarousse)

Luisa Carnés (1905-1964) m’était complètement inconnue et il faut vraiment remercier la petite maison d’édition espagnole Hoja de lata établie à Gijón qui, en 2016, a décidé de republier l’un de ses romans, « Tea-rooms-Mujeres obreras » initialement paru en 1934. Il faut également remercier La Contre Allée, qui nous emmène toujours plus loin sur ses chemins de traverse, de nous en donner maintenant la version française.

 

Ce roman est une perle rare et Luisa Carnés une femme au parcours exceptionnel. Contemporaine de la fameuse Génération de 27 qui comptait en ses rangs, FG Lorca, Rafael Alberti, Luis Cernuda, Dámaso Alonso, Vicente Aleixandre, Jorge Guillen,… elle aurait dû être sur la fameuse photo des Sin sombrero, ces artistes féministes qui ont accompagné ces grands poètes. Elle aurait dû, mais elle n’était pas de leur monde et on l’a oubliée. Née dans une famille pauvre, elle a travaillé dès l’âge de onze ans et notamment, à un moment de sa vie, dans un salon de thé. Autodidacte, militante communiste et féministe, elle doit s’exiler quand éclate la guerre civile. Passée par l‘un des camps de réfugiés du sud de la France, elle embarque avec d’autres intellectuels républicains sur le fameux transatlantique Veendam, affrété par le président mexicain Lázaro Cardenas. Elle vivra et écrira au Mexique jusqu’à sa mort, accidentelle, en 1964.

 

Dans « Tea Rooms », elle nous emmène dans un de ces salons de thé chics des années 30 en plein centre de Madrid qu’on imagine très bien avec de grandes vitre style art-déco, des cuivres bien brillants, des serveuses en noir et blanc, un univers feutré où rien ne dépasse. Un lieu qui a le charme désuet des photos sépias ou des films en noir et blanc mais qui a aussi des coins moins reluisants, l’arrière cuisine où se préparent les gâteaux, le réduit où le personnel essentiellement féminin se change, ce personnel qui fait partie du décor : « La vendeuse, dans son uniforme, n’est rien de plus qu’un appendice du salon, un appendice humain très utile. Rien d’autre » (p.41)

 

Parmi elles il y a Antonia, la plus ancienne, qui est veuve mais doit le cacher car « l‘ogre », le patron, « n’admet pas de femmes mariées dans son établissement ». Il y a Paca avec « son visage pâle et son petit air humble de bigote », Felisa, « joyeuse et frivole », Marta, la petite qui semble fière de faire partie de « la caste des opprimés », Esperanza, la femme de ménage et Laurita, la filleule du patron qui rêve du prince charmant.

 

Et puis il y a Matilde, jeune et lucide, qui a « une longue expérience de l’humiliation et de la souffrance » et sait très bien depuis l’enfance que la société est divisée en deux : « ceux qui utilisent l’ascenseur ou l’escalier principal et les autres, ceux de l’escalier de service ». Et elle sait qu’elle fait partie « de la seconde moitié » (p.28).

 

Et c’est à travers le regard de Matilde que nous découvrons cet univers. La responsable, sorte de garde chiourme, « l’ogre », le patron, qui vient chaque semaine pour distribuer les maigres salaires. Il y a les clients qui selon les heures et les jours ne sont pas les mêmes et sont le miroir de la société de l’époque. Il y a aussi l’ambiance qui règne à Madrid, les ouvriers qui se syndiquent, les grèves qui s’organisent, l’espoir d’un monde meilleur.

 

Tout cela nous le voyons à travers les yeux de Matilde qui elle aussi rêve d’un monde meilleur où la femme pourra prendre en main son destin, qui croit en la nécessité de la lutte collective et de la solidarité mais qui sait aussi que le chemin sera long et difficile : « En Espagne, il existe un dilemme, un dilemme difficile à résoudre : choisir le foyer, par l’intermédiaire du mariage, ou l’usine, l’atelier et le bureau. L’obligation de contribuer à vie au plaisir de l’autre, ou la soumission absolue au patron ou au supérieur immédiat. D’une façon ou d’une autre, l’humiliation, la soumission au mari ou au maître spoliateur. Est-ce que cela ne revient pas exactement au même ? » (p.153-154).

 

Et « Matilde regarde à travers la vitrine, au-delà de la grande rue goudronnée ; au-delà du somptueux cinéma ; au-delà de l’espace bleu de l’infini, bien au-delà ». (p191).

 

Elle rêve d’une femme nouvelle, une femme libre qui prendra son destin en main et se demande à la toute fin du livre : « Quand sa voix sera-telle entendue ? ».

 

Luisa Carnés est comme Mathilde, combattante mais lucide. Elle a su, à travers une parole forte et une écriture limpide, précise, témoigner de l’état d’une société et des rêves qui l’habitaient. Une belle et émouvante découverte.

 

Françoise Jarrousse

 

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